Pour la première fois, un débat sans vote, faisant suite à une déclaration du gouvernement, au sujet des langues régionales, s’est tenu à l’Assemblée nationale le 7 mai. Une initiative inédite qui annonce peut-être des modifications du cadre juridique en matière de langues régionales. Dans ce débat utile, les députés socialistes entendent notamment porter le projet d’une révision de l’article 2 de la Constitution, préalable à une ratification de la Charte européenne des langues régionales et à des évolutions législatives futures. A cet égard, on ne peut qu’encourager nos parlementaires dans la voie d’une rupture avec l’interprétation rigide et intransigeante des principes républicains qui a prévalu jusqu’alors en la matière…
Des réticences injustifiées à une reconnaissance des langues régionales
La place des langues régionales fait incontestablement partie des questions dont l’évocation dans le débat hexagonal suscite des réactions souvent passionnées pour ne pas dire
véhémentes. Et pour cause : l’imprégnation jacobine qui caractérise le système politique français conduit les détracteurs d’une
reconnaissance des langues régionales à voir dans les revendications linguistiques un risque d’affaiblissement de l’unité nationale. Quand ces revendications ne sont pas perçues comme
l’expression culturelle d’aspirations politiques à l’autonomie et à une partition du territoire national.
Les partisans de cette vision qui lie intimement, et de façon fort discutable, unité politique et homogénéité culturelle, se réclament souvent de l’héritage républicain de 1789. Or une analyse historique plus fine met rapidement en lumière que la légitimation par l’héritage révolutionnaire d’une politique linguistique particulièrement rigide est largement spécieuse. En effet, des travaux ont mis en évidence que la politique linguistique conduite dans les années qui ont suivi la Révolution n’était pas seulement accommodante ; elle tendait même à favoriser l’expression de la diversité linguistique locale. C’est essentiellement par la suite et notamment au cours du XIXème, sous la IIIème République, qu’ont été conduites des politiques particulièrement sévères à l’encontre des langues régionales.
Cette doctrine maximaliste qui tend à confondre unité politique et homogénéité culturelle, égalité et uniformité, ne trouve pas d’équivalent ailleurs. Nul doute en tout cas que son application a été particulièrement efficace dans la mesure où de nombreuses langues régionales ont quasiment été rayées de la carte.
Une telle approche a été portée à droite comme à gauche de l’échiquier politique. Ainsi, une certaine gauche qui fait une lecture caricaturale et intransigeante des principes républicains a même parlé parfois de « provincialisme fascisant » ou de « fondamentalisme », là où la droite gaulliste puis chiraquienne a soigneusement évité tout crime de lèse-jacobinisme, comme en témoigne l’exemple navrant du refus par Jacques Chirac de réviser la Constitution en vue de ratifier la Charte européenne des langues régionales, signée le 7 mai 1999 à Bucarest.
Or il n’y a pas de contradiction entre le principe unitaire (traduction de l’unité politique à travers l’unicité du cadre juridique) et la reconnaissance de la diversité culturelle. Et cette dernière reconnaissance n’est pas synonyme de communautarisme dans la mesure où la relation établie par certains entre diversité culturelle et repli identitaire ne relève en aucun cas de l’automatisme.
En effet, l’exemple breton montre à quel point l’attachement au particularisme régional n’est pas un obstacle à l’ouverture. Au contraire : la Bretagne apparaît aujourd’hui, après de longues décennies d’isolement lié à sa position périphérique, comme une région dynamique et ouverte (les enquêtes d’opinion y mettent en évidence un moindre pessimisme face à la construction européenne et à la mondialisation). Il est même possible d’établir un parallèle entre le décollage économique de la région à partir des années 70 et le renouveau de la culture celtique. Si établir une causalité dans un sens comme dans l’autre serait sans doute audacieux, l’existence d’une corrélation est déjà riche en enseignements.
Par ailleurs, il n’est pas établi que le sentiment d’appartenance à la nation soit plus faible dans les régions caractérisées par un fort sentiment de particularisme. A la vérité, là où les gardiens intransigeants du dogme jacobin semblent considérer que le sentiment d’appartenance à un ensemble ne peut être préservé qu’à l’exclusion de tous les autres, il apparaît que les identités sont en réalité surperposables, et ce sans exclusive. Pour dire les choses autrement, on peut tout à fait être corse, se sentir français, européen et citoyen du monde à la fois.
Dans un contexte de mondialisation, nous pourrions même dire que la capacité des individus à pouvoir aisément et rapidement raisonner à des échelles différentes et à les mobiliser simultanément est un atout précieux. C’est un facteur de stabilité et la garantie de repères dans un contexte de mutation accélérée des territoires. D’où l’idée que le particularisme régional peut même faciliter, dans le cas breton notamment, l’ouverture européenne et internationale. A ce titre, la revendication d’une reconnaissance des langues régionales n’est pas un combat d’arrière-garde ou le fruit d’une volonté passéiste mais s’inscrit bien dans la modernité.
Enfin, le discours qui consiste à juger « inutile » l’apprentissage des langues régionales n’est-il pas curieux dans la mesure où ce sont ceux-là mêmes qui portent une vision qui a abouti par le passé à les affaiblir de façon décisive qui les jugent marginales aujourd’hui ? A quoi juge-t-on l’utilité d’apprendre une langue, fût-elle « régionale », si elle participe à l’identité et à la culture d’une région, ce qui constitue un motif déjà suffisant de sa protection et de sa reconnaissance ? Par ailleurs, l’exemple catalan, dans les Pyrénées-Orientales, démontre que parler cette langue revêt un intérêt économique incontestable lorsque l’on sait que la Catalogne toute proche, communauté autonome particulièrement dynamique le parle largement et couramment. Faut-il rappeler par ailleurs que 11 millions de personnes parlent catalan dans le monde ?
Du verrouillage constitutionnel inutile de 1992 à la non ratification de la Charte européenne des langues régionales
La révision constitutionnelle introduite en 1992 est venue implicitement consacrer cette conception pour le moins monolithique conduisant à refuser de reconnaître de façon satisfaisante la place des langues régionales. C’est ainsi que depuis cette date, l’article 2 de la Constitution dispose que « la langue de la République est le français ».
Pour sembler anodine, cette modification dirigée contre l’usage de l’anglais dans le contexte de l’époque n’en est pas moins un verrou constitutionnel potentiel quant à une reconnaissance des langues régionales. Pour le constitutionnaliste Guy Carcassonne, cette disposition pouvait sembler incongrue voire superflue jusqu’à ce que le Conseil constitutionnel en fasse une lecture particulièrement rigide dans une décision de 1999 au sujet de la compatibilité de la Charte européenne des langues régionales signée par la France à Bucarest cette année-là avec la Constitution. Une révision constitutionnelle était donc nécessaire préalablement à la ratification de la Charte.
Un bras de fer s’était alors engagé à l’époque, sur fond de cohabitation, entre d’un côté Lionel Jospin et Pierre Moscovici, ministre des Affaires européennes, favorables à une révision, et, de l’autre, Jacques Chirac qui a rapidement condamné toute possibilité de révision, poussé par la vieille garde jacobine du RPR de l’époque.
Depuis, le dossier des langues régionales est resté gelé alors que l’éventualité d’une révision présentait l’opportunité d’un débat inédit sur le sujet.
Vers une inflexion dans un contexte marqué par les recommandations insistantes de l’ONU ?
Le dossier semblait gelé jusqu’à ce que le gouvernement accepte la tenue d’un débat sans vote le 7 mai dernier à l’Assemblée nationale. Si la portée de ce débat peut sembler limitée, sa tenue est suffisamment inédite pour être évoquée. Nombreux sont les parlementaires concernés qui se sont réjouis d’une décision qu’il convient en effet de saluer même si la date retenue n’était pas de nature à remplir les bancs de l’Assemblée…
Cette inflexion sensible intervient dans un contexte marqué par la publication le 3 mars 2008 d’un rapport de l’ONU à l’issue de la mission en France d’une experte indépendante, en septembre 2007. Ce rapport relaie largement les critiques évoquées plus haut quant à la politique linguistique de la France. Il insiste sur le déclin des langues régionales, faute de statut officiel, et déplore l’absence de politique cohérente en ce sens ainsi que l’insuffisance des efforts engagés (notamment concernant l’intégration des écoles bilingues indépendantes au système éducatif public, refusée jusqu’à ce jour), en renvoyant à la Déclaration sur les droits des minorités de 1992. Enfin, au paragraphe 93, l’experte recommande à la France de prendre ses dispositions en vue de ratifier la Charte européenne. Elle appelle par ailleurs l’Etat à « favoriser l’enseignement en langue régionale ou minoritaire, dans les premières années du primaire, pour les élèves qui le souhaitent. » Or, comme les acteurs associatifs le déplorent, les établissements publics d’enseignement primaire et secondaire ne proposent pas tous un tel enseignement à option. Il faut noter aussi que les subventions aux écoles indépendantes ont été purement et simplement supprimées.
Espérons que le débat engagé mercredi sera l’occasion d’apporter ces inflexions nécessaires et de jeter les bases d’un cadre juridique permettant de conduire des politiques cohérentes en vue de la promotion des langues régionales.
Au-delà de la ratification de la Charte européenne des langues régionales, quel nouveau cadre juridique pour quelle reconnaissance des langues régionales ?
Le contexte de l’inflexion de la position gouvernementale constitue une opportunité de mettre fin à une exception française qui n’est pas acceptable. Il est cependant regrettable de constater que le gouvernement envisage uniquement une modification législative, sans révision préalable de la Constitution, écartant de fait l’hypothèse d’une possible ratification de la Charte européenne. En plus d’être contestable (certains députés avancent l’idée qu’il est préférable de voter une loi conforme à l’esprit de la Charte qui évite ainsi à la France un contrôle des juges de la CJCE), cette position condamne de fait toute proposition législative ambitieuse puisque la nouvelle loi serait élaborée de fait à cadre constitutionnel constant, cadre que l’on sait très rigide. Il est en plus mensonger d’affirmer que, dans ce cadre, cette loi serait aussi ambitieuse que la Charte européenne car, sauf à penser que le juge constitutionnel est dupe, on voit mal comment celui-ci accepterait de voir rentrer par la fenêtre législative des dispositions qu’il a refusé de voir rentrer par la grande porte conventionnelle, en l’état de la Constitution.
C’est dans ce contexte que les socialistes doivent proposer une autre démarche, en trois voire quatre temps :
1- Dans un premier temps, il s’agirait d’introduire une révision de l’article 2 de la Constitution. Cette idée a déjà fait l’objet d’une proposition qui a reçu le soutien des députés socialistes. L’article 2 serait désormais rédigé comme suit : « La langue de la République est le français, dans le respect des langues régionales, qui font partie de son patrimoine. »
2- Cette révision permettrait dès lors de ratifier la Charte européenne des langues régionales, sans courir le risque de l’inconstitutionnalité.
3- Afin de se conformer aux obligations de la Charte à laquelle la France serait désormais partie, une loi sur les langues régionales pourrait être adoptée. Elle conférerait des obligations à l’Etat, protégerait les droits linguistiques et constituerait un cadre et une « boîte à outils » pour les collectivités territoriales désireuses d’engager des politiques linguistiques.
4- En parallèle, le gouvernement pourrait accorder à des collectivités territoriales qui le désirent (le conseil régional apparaît à ce titre comme le chef de file le plus adapté) le droit à l’expérimentation en matière de politique linguistique (cet instrument existe depuis la révision constitutionnelle du 28 mars 2003 et est mentionné à l’article 72-al.4 de la Constitution). Le Président du conseil régional de Bretagne, Jean-Yves Le Drian (PS) a adressé une demande en ce sens à François Fillon. Elle a surtout pour objectif de lancer le débat dans la mesure où il est peu probable qu’elle aboutisse, au regard du cadre juridique actuel encadrant les transferts de compétences et la définition de la politique linguistique.
C’est dans ce nouveau cadre constitutionnel et législatif que pourront être engagées des politiques cohérentes, sur la base d’un partenariat entre l’Etat et les collectivités territoriales. Comme c’est déjà le cas en Corse, un programme d’enseignement pourra être voté par la Région. Il garantira le libre choix de l’élève et de ses parents et donnera la possibilité, dans tous les établissements scolaires du territoire concerné, d’apprendre une langue régionale dans le cadre d’un enseignement bilingue et non plus uniquement optionnel. Le succès des écoles Diwan en Bretagne est là pour rappeler qu’un tel enseignement garantit les mêmes conditions de réussite pour les enfants concernés.
Enfin, l’affichage bilingue ne pouvant se limiter aux panneaux routiers directionnels, l’audiovisuel doit tenir compte de la nécessité de promouvoir les langues régionales. L’audiovisuel local, en plein développement avec la TNT, est concerné mais pas uniquement.
Il convient d’appuyer et de renforcer les efforts déjà accomplis dans certaines régions, notamment par des élus la plupart du temps socialistes en Bretagne, où des embryons de politiques linguistiques sont déjà votés par les collectivités. Ces programmes restent embryonnaires pour une raison évidente : il s’agit d’échapper aux foudres d’un contrôle de légalité du préfet qui viendrait rapidement poser des limites à ces initiatives.
Une raison de plus pour en appeler à faire sauter les verrous constitutionnel et législatif qui maintiennent la France dans cette exception dont elle n’a pas – en l’occurrence – à être particulièrement fière…
Bastien Taloc
Lors de la dernière campagne municipale à Paris, plusieurs militants de la section Sciences Po se sont fortement investis pour soutenir Laurence Girard, tête de liste "Paris, un temps d'avance" dans le 7ème arrondissement. La droite a malheureusement atteint son seul objectif : remporter cinq sièges de conseillers de Paris sur cinq. Cela ne nous pas empêché (et le résultat s'en ressent malgré tout !) d'avoir mené un campagne de terrain extrêmement dynamique, faite de propositions plus que de critiques, reposant en outre sur une véritable vision de l'arrondissement.
Faire campagne dans le 7ème arrondissement de Paris (une pensée à nos camarades du 16ème ou de Neuilly...) est toutefois loin d'être évident pour tout socialiste. Récit de deux militants récemment engagés dans la section et déjà pleinement impliqués.
Vous méprisez les grasses matinées ? Vous ne voulez décidément pas commencer ce fichu exposé à rendre le lendemain ? Vous espérez à rencontrer des gens ? Ou alors, plus philosophiquement, vous pensez que le monde (et la mairie de Paris) appartient à ceux qui se lèvent tôt ? Alors rendez-vous rue Cler dans le 7ème arrondissement. Une matinée militante pleine de joie et de rencontres autant inattendues qu’inoubliables vous attend.
11h dans LA rue marchande de cet arrondissement. Foulards roses (ou rouges ? la
question reste ouverte)
savamment noués autour du cou, badge ‘Laurence Girard’ king size étincelant à la boutonnière, et les
bras chargés d’une pile de magnifiques tracts que l’UMP même nous envie, nous montons au front dans cette terre de mission (75% de votes Sarkozy le 6 Mai). Il s’agit de tenter de convaincre le
plus d’électeurs qu’il est temps que le 7ème s’inscrive lui aussi dans l’ambition parisienne portée par Bertrand Delanoë depuis 2001. Les troupes socialistes sont nombre, mais la
concurrence est rude, la rue Cler étant le champ de bataille principal de la campagne ; on y retrouve ainsi tout le spectre politique, du PCF (allié par ailleurs de la liste de Mme Girard)
au FN.
Militer à gauche dans le 7ème c’est tout d’abord laisser son amour-propre au vestiaire. Démonstration par l’étonnant panel de stratégies d’esquive que les habitants bien-aimés déploient pour éviter d’avoir les bras submergés (pour certains, ‘souillés’) de tracts socialistes. Du plus répandu ‘je-ne-croise-surtout-pas-ton-regard (on n’est jamais trop prudent) et-je-t’ignore-quand-tu-me-dis-bonjour’ à la moins généralisée sonnerie de portable qui sonne à pic, les occasions de se décourager ne manquent pas. Que répondre à un lapidaire « mon vote est acquis » ? Que dire à un habitant qui décline votre offre en clamant, un programme UMP à la main (oui oui ils ont un programme), « non merci je l’ai déjà » ? Mais nous ne sommes pas au bout de nos peines et certains refus sont bien plus explicites et catégoriques.
Militer dans le 7ème en effet, c’est aussi parfois savoir faire face à une hostilité non entièrement imputable à l’heure matinale (il est 11h tout de même). Certains manques de tolérance tels que « ah non, pas un homosexuel ! » ou « Delanoë c’est la mort ! » nous laissent perplexes. Il est évident en outre que chez une partie de l’électorat, la gauche ne jouit pas d’une réputation conforme à ce qu’elle est réellement et objectivement. Ainsi des cris « anarchistes ! » ou « fainéants ! » que le militant endurci doit savoir affronter (par la débat, non par un « casse toi, pauv’con »). D’autres tentent également de nous piéger : « Et le PCF, il existe encore, il fait une liste ? –Oui, il fait partie de la liste ‘Paris un temps d’avance’ –Ah bah, je sais pour qui il ne faut surtout pas voter alors. ».
Mais au-delà des répliques partisanes, militer dans le 7ème s’est également s’étonner de saillies aussi incongrues qu’apolitiques. Preuve de la diversité de cet arrondissement, nous rencontrons souvent des étrangers qui s’enquièrent de notre activité : « What are you doing ? – Elections – Ahhh okay, good luck ! » et à qui, par solidarité transnationale, nous laissons tout de même un joli tract rose. Nous avons dit ‘rose’ ? Cette couleur n’est pas sans entretenir une certaine ambiguïté dans l’esprit de certains, comme cet habitant qui nous aborde ainsi : « Il est rose votre foulard ? Vous savez ce que ça peut signifier ? ». Un autre, que l’on peut à souhait envisager soit comme quelqu’un d’extrêmement prévenant soit comme un ‘suppôt’ de l’UMP désireux de mettre fin à notre noble entreprise, nous interpelle de la sorte : « Vous n’avez rien de mieux à faire un dimanche matin ? Allez donc voir les filles ! ».L’évènement le plus surprenant fut la rencontre avec un représentant d’une tendance politique que l’on croyait disparue et fossilisée depuis longtemps : «Vous êtes qui vous ? -le Parti socialiste - Ahhh vous êtes socialistes, nous on est royaliste, ce n’est pas vraiment la même chose ». Stupeur ! le fantôme de Louis XIV hante-il encore les rues chargées d’histoire de l’arrondissement ?1
Enfin, militer dans le 7ème peut malgré tout apporter des satisfactions indéniables. En dépit de la difficulté de la tâche, les encouragements ne manquent pas ; des phrases telles que « C’est bien les gars, vous au moins vous ne votez pas pour les milliardaires » ou « Ah enfin une liste de gagnants ! » redonnent confiance au militant transi de froid (pourquoi les élections ne seraient-elles pas en juin ?). De même, il n’est pas rare que des passants, sympathisants socialistes pour la plupart, s’arrêtent discuter un moment. Mais ce qui nous conforte dans l’idée que nos efforts n’ont pas été vains, c’est le fait que, de toute évidence, les idées et la personnalité de notre candidate ont progressé de rue en rue et de marché en marché. Il n'était donc pas absurde de penser que tous les espoirs, et notamment une présence socialiste au 2nd tour, était permise le 16 mars.
Thomas Baïetto et Michele Ferrari
1 : dans un souci d’équité républicaine, nous rappelons, qu’au delà de nos sarcasmes, le parti Alliance Royale présentait effectivement une liste dans le 7ème arrondissement (l'un des trois endroits de France d'ailleurs...).
Au départ, on peut croire à une énième diversion sarkozyste, à un nouveau pare-feu fait pour dissimuler notamment le piteux bilan économique révélé ces derniers jours (1,9% de croissance contre 2,25% prévus). Mais le sujet est suffisamment grave pour que l’on n’ose pas soupçonner un chef de l’Etat capable de s’en servir de la sorte.
Quand on découvre la « proposition », on est toutefois à nouveau totalement abasourdis, même « effondrés » comme l’a dit hier Vincent Peillon. Si cette décision ne peut pas être prise comme un pare-feu élyséen de plus, c’est non seulement parce que le sujet abordé est loin d’être frivole mais aussi et surtout parce qu’elle révèle une pratique et une philosophie institutionnelle plus que dangereuses, qui se confirme depuis huit mois.
La bling-blingisation de l’Histoire
Sur le fond tout d’abord, la démarche est plus que douteuse, pour deux raisons au moins. Comment peut-on résumer la Shoah, paroxysme de l’horreur génocidaire collective visant un « peuple » et non pas des individualités, à l’évocation de simples cas individuels ? Ce n’est pas en tentant de faire porter par un seul individu, de 10 ans, la lourde responsabilité d’un crime qu’il n’a pas commis, que nous allons pouvoir faire vivre le souvenir d’un massacre collectif généré par une lobotomisation de masse.
Au-delà de la violence psychologique que cela représente pour l’enfant, cela pose donc un problème d’approche philosophique de ce que fut la Shoah. Il s’agit en outre d’une approche purement émotionnelle, un enfant de 10 ans étant tout de même assez peu capable de raisonner sur le sentiment d'horreur perçu, totalement déconnectée de l’analyse historique qui a contribué à démontrer le caractère profondément inhumain parce que techniciste de la « solution finale ». Le recours à l’affect par identification à un jeune déporté contribuerait à renforcer une approche fondée sur le pathos, la compassion plutôt que sur la compréhension d’un phénomène complexe ayant conduit une bonne partie du peuple allemand à la barbarie.
Il est donc profondément incompréhensible que l’on pratique le nécessaire devoir de mémoire en utilisant des gadgets qui sont dangereux dans leurs conséquences directes (sur la perception de la Shoah en tant que telle) et indirectes (la « concurrence mémorielle » que cela peut générer).
Vers le développement d’une schizophrénie mémorielle ?
Par ailleurs, sans s’arrêter sur les débats nauséeux que l’initiative sarkozyenne a généré dans certains groupuscules, rappelons-ici la réaction de Simone Veil, présidente d'honneur de la Fondation pour la mémoire de la Shoah : « Cette mesure est inimaginable, insoutenable et injuste […]. On ne peut pas infliger ça à des petits de dix ans. On ne peut pas demander à un enfant de s'identifier à un enfant mort. Cette mémoire est beaucoup trop lourde à porter. Nous mêmes, anciens déportés, avons eu beaucoup de difficultés après la guerre à parler de ce que nous avions vécu, même avec nos proches. Et aujourd'hui encore, nous essayons d'épargner nos enfants et nos petits-enfants. Par ailleurs beaucoup d'enseignants parlent - très bien - de ces sujets ». Elle ajoute que cela va créer une concurrence mémorielle absolument justifiable. Sans mettre évidemment tous ces évènements sur le même plan, pourquoi les protestants ne demanderaient pas que l’on évoque la Saint-Barthélémy, les Arméniens le génocide perpétré par les Turcs, les Tziganes et les homosexuels la persécution dont ils ont également été victimes durant la seconde guerre mondiale… ?
Si la Shoah occupe assurément une place particulière dans le devoir de mémoire que nous devons respecter et perpétuer, il est évident qu’elle ne peut être exclusive. Cette affirmation simple empêche la mise en œuvre, au-delà de son caractère douteux sur le plan historique, de la mesure évoquée. Ou alors s’agirait-il de culpabiliser nos enfants mais aussi de les rendre totalement schizophrènes ? Comme on l’a souligné, ces observations sont simples si le problème est posé à froid. C’est pour cette raison que de manière plus générale, cela révèle – à nouveau - une très inquiétante conception du pouvoir. Pourquoi ne s'en sont-ils pas rendus compte, leur faisant crédit d'un minimum de capacité de jugement ?
C'est "mon" idée
Comme dans de nombreux autres cas (lettre de Guy Moquet, réforme de la publicité à la télévision), une idée qui n’est pas totalement condamnable en soi est complètement viciée par le manque de préparation, l’improvisation pour ne pas dire la désinvolture qui caractérisent le pouvoir en place. Jamais une idée aussi importante n’a fait l’objet d’une concertation au sein du gouvernement. Comme Christine Albanel il y a quelques semaines, Xavier Darcos était incapable de répondre précisément au mode d’application concret de la mesure. On avait même l’impression, une fois de plus, que ce sont même les journalistes qui venaient de lui apprendre la nouvelle, tandis qu’il émettait de lui-même de nombreuses réserves.
Cette extrême personnalisation du pouvoir est plus que problématique. Elle témoigne d’un isolement total de l’Elysée par rapport au reste de l’équipe gouvernementale censée diriger un
pays, un isolement tel que même Jacques Chirac ne l’a jamais atteint.
Non seulement le Ministre n’en a pas été informé, mais personne d’autre n’a été consulté. Le président du CRIF a déclaré avoir été surpris par cette annonce (et a d’ailleurs également tenu à émettre de nombreuses réserves). Les syndicats enseignants, faute de Ministre au courant, n’ont évidemment jamais été consultés. Pourtant, si cette "peine" avait été prise, ils auraient pu apprendre que de nombreuses initiatives, beaucoup plus intelligentes (témoignages en classe, visites de musée…) existent déjà, que les enseignants « travaillent bien » comme le dit Simone Veil. Mais non, the show must go on, alors on sort une idée de son chapeau, sans en parler à personne, sans la faire mûrir, pour faire un coup, faire diversion ? Encore une fois, on refuse de le croire. On penche clairement pour l’incompétence et l’amateurisme caractérisés.
Si la question élyséenne mérite un traitement en soi, ce papier n’a certainement pas pour unique objectif de condamner la
« pratique » élyséenne. Il s’agit aussi de rappeler à François Hollande comme à Malek Boutih par exemple que le devoir de mémoire n’est pas une fin en soi, que tous les moyens
ne sont pas bons (y compris certaines "lois mémorielles") pour y arriver et que celui-ci est incontestablement condamnable sur le fond et la forme et terriblement contre-productif. Ce
n’est pas parce qu’une certaine droite aux abois nous demande d’être « constructifs » qu’on se doit d’être en accord avec ses pires éléments.
Alors que se dessine la perspective d’un vote sanction contre le pouvoir à l’occasion des prochaines municipales, la gauche est confrontée à un paradoxe : loin d’être au mieux de sa forme, elle semble en mesure d’engranger de beaux succès électoraux. Ce paradoxe n’est en réalité qu’apparent compte tenu du caractère désormais systématiquement punitif des scrutins locaux. Loin de devoir nous conduire à pavoiser, une victoire en mars – si elle est souhaitable en soi – ne doit pas installer le PS dans la situation qui a été jadis celle de la SFIO : celle d’une gauche cantonnée à la gestion locale qui abandonne tacitement toute responsabilité nationale. Sa responsabilité est d’autant plus grande aujourd’hui que l’exécutif porte de façon inédite et très préoccupante les stigmates d’une fin de règne. Au-delà des municipales, les socialistes sont donc appelés, plus que jamais, à engager effectivement le chantier de leur rénovation pour offrir une alternative durable aux Français.
Fin de règne prématurée à l’Elysée ?
Même si les ferments d’un vote sanction sont déjà décelables depuis quelques mois, compte tenu du décalage croissant entre la réalité du problème du pouvoir d’achat et les réponses apportées par le gouvernement, il s’est joué, ces dernières semaines, quelque chose qui porte singulièrement les marques d’une fin de règne, huit mois seulement après l’élection de Nicolas Sarkozy.
Loin d’être excessive, cette impression se fonde sur une différence majeure entre le début de mandat de Nicolas Sarkozy et celui de ses
prédécesseurs : alors que la fin de l’état de grâce s’accompagne généralement d’une déception
vis-à-vis des résultats de l’action de l’exécutif et d’une critique de son orientation, on instruit aujourd’hui non pas seulement le procès de la politique économique
du gouvernement mais, plus fondamentalement, celui d’un style de gouvernement et de ses dérives.
L’affaire de Neuilly ajoute ainsi le clanisme et le népotisme à l’exhibition outrancière, au luxe ostentatoire et à la médiocrité qui semblent aujourd’hui tenir lieu de mode de gouvernement. Ce qui se joue actuellement est donc bien plus profond que les illusions perdues de 1981 ou celles de la fracture sociale en 1995. Aucune mesure économique ou recadrage superficiel de la communication n’y changera quelque chose. La période actuelle porte les traits d’une fin de règne. Cette situation est particulièrement préoccupante pour la suite du mandat de Nicolas Sarkozy : sa crédibilité et sa légitimité à engager des réformes sont aujourd’hui plus qu’entamées et le spectre d’un enlisement – peut-être définitif – plane lourdement.
La fragilité du sarkozysme est donc mise à nu. Il est le fruit de la victoire ambiguë d’un homme qui est parvenu, grâce au marketing politique et à un malentendu fiscal déterminant, à séduire concomitamment des « clientèles électorales » antagonistes.
Du vote sanction à la tentation d’un socialisme local gestionnaire
Dans ces conditions, le scénario d’un vote sanction aux municipales ne paraît pas surprenant même s’il faut tirer les leçons de 2001 en examinant avec prudence des sondages municipaux souvent plus fragiles par définition.
Plus largement, la participation punitive est devenue presque systématique à l’occasion des scrutins locaux. La faiblesse caractéristique des corps intermédiaires en France n’est sans doute pas étrangère au recours aux urnes comme voie de la manifestation du mécontentement. Ce phénomène a par ailleurs été renforcé à partir du moment où la concomitance des élections législatives et présidentielle a privé les Français de la possibilité d’imposer la cohabitation à l’issue d’un vote sanction aux législatives.
Ecartée durablement du pouvoir, la gauche a été logiquement la bénéficiaire de ce phénomène et a pu largement renforcer ses positions au
niveau local. Plus que municipal, le socialisme est devenu local avec la conquête en 2004 de la majorité des conseils généraux et
de la quasi-totalité des régions. Avec le renforcement des compétences des collectivités territoriales, cette présence de la gauche revêt sans aucun doute beaucoup d’importance. La gestion des
exécutifs
socialistes est par ailleurs jugée positivement en général, alliant rigueur, efficacité et justice sociale. Des expériences particulièrement originales
ont été développées faisant de ces collectivités autant de « laboratoires » de la gauche.
Certes. Ce satisfecit ne doit pas cependant conduire le PS à se contenter de ses positions acquises au niveau local. Dans une configuration où droite et gauche semblent mécaniquement se partager les rôles entre responsabilité nationale et responsabilités locales et où la cohabitation local-national fait figure d’ersatz de cohabitation, nous devons écarter cette tentation insidieuse de faire du socialisme local le seul horizon du socialisme en France. Souvenons-nous de la marginalité à laquelle s’est condamnée la SFIO en consentant tacitement à un abandon de ses responsabilités nationales pour se replier sur le niveau local.
De surcroît, dans un parti affaibli, confronté au départ de nombreux militants et donc au risque de se « notabiliser », l’influence des élus est mécaniquement renforcée. Or le rôle des élus dans un parti est ambivalent : leurs collectivités peuvent être autant de points d’ancrage dans la réalité et de prise de température, utiles pour faire évoluer nos grilles de lectures, mais leur poids décisif et l’importance qu’ils accorderont au maintien de nos positions électorales locales peuvent être aussi un facteur d’inertie.
Le socialisme local ne saurait donc être l’horizon de la gauche. Source d’expériences et d’innovations précieuses, il doit être conçu comme un levier et un instrument, non comme une finalité.
Au-delà de ce socialisme local, la gauche a plus que jamais un avenir. Ses valeurs n’ont rien perdu de leur modernité pour peu que les instruments placés à leur service soient renouvelés.
Or si nous souhaitons, nous socialistes, être à la hauteur des nos responsabilités nationales, nous devons dès maintenant engager ce travail profond de rénovation qui permettra de forger de nouveaux instruments au service de nos valeurs.
La rénovation, maintenant !
Nul doute que le mécontentement des Français les conduira assez logiquement à
se tourner vers la gauche, notamment après une probable victoire aux municipales, en attente de réponses et de contre-propositions. Cette attente sera d’autant plus forte que la situation
politique actuelle pourrait déboucher sur un enlisement durable voire définitif de l’exécutif. Un rendez-vous manqué des socialistes qui n’en seraient pas à la hauteur aurait alors des
conséquences bien difficiles à déterminer…
Nous devons avoir conscience que nous contenter de récolter les dividendes du mécontentement ne suffit plus. Même d’un point de vue purement électoral : la rentabilité électorale de l’attentisme sur fond de protestation contre le gouvernement est devenue beaucoup plus incertaine au moment des élections nationales.
Les socialistes ont donc le devoir de construire un véritable projet. Un projet audacieux qui, fidèle à nos valeurs, repose sur des instruments renouvelés.
En effet, les Français, bien que mécontents de l’action de l’exécutif actuel, ne nous accorderons pas leur confiance si ce doit être sur la base de solutions qui ont déjà administré la preuve de leurs limites voire de leur échec.
Les « Forums de la rénovation » ont permis d’esquisser quelques pistes intéressantes mais cette démarche reste insuffisante et surtout peu lisible. Il eût été sans doute nécessaire d’y associer tous les militants par des mécanismes de remontée plus efficaces des travaux conduits à l’intérieur des sections. Cela a déjà été dit, notamment sur ce blog, mais un changement d’organisation du parti est nécessaire dans un sens résolument « participatif ». Une réflexion doit être engagée également pour donner plus de place aux nouveaux militants et permettre à ceux qui ne sont pas militants, mais qui le désirent, de contribuer à ce travail de fond qui nous attend.
Outre ces changements indispensables, le processus de rénovation que nous devons engager devra satisfaire plusieurs conditions.
Tout d’abord, nous ne devrons pas préjuger de son issue comme si les dés étaient déjà jetés. N’en déplaise à ceux qui cèdent aux raccourcis simplistes, repris par les médias, préempter la rénovation en posant d’emblée que son débouché doit être un « Bad Godesberg à la française », c’est d’abord être très peu ambitieux et c’est ensuite la condamner à l’échec.
Ouverte à toutes les sensibilités sans préjuger de son débouché, la rénovation doit en revanche donner lieu à un choix clair à son issue. La recherche de la synthèse rend sans doute gouvernable notre parti mais, en devenant systématique, elle rend son positionnement peu lisible et l’affaiblit considérablement à l’extérieur comme sur le fond.
Enfin, ce processus devra respecter une trilogie, sorte de « triangle magique » de la rénovation : renouvellement des grilles de lecture, élaboration
d’un projet et enfin, rédaction d’un programme. Nous devrons dans un premier temps bâtir de nouvelles grilles d’analyse de la
société qui permettront dès lors d’envisager le renouvellement de nos instruments à l’aune des changements analysés. Ce travail sur le « logiciel » permettra alors d’écrire un projet
sur la façon dont nous envisageons la France à long terme. Enfin, notre programme sera la déclinaison concrète et opérationnelle de ce projet à l’échelle d’une mandature.
Nous devons garder à l’esprit ces trois étapes et éviter de les confondre comme ce fut cas à l’occasion de l’élaboration du bien mal nommé « Projet socialiste », programme de synthèse qui a été baptisé « projet » sans doute par acte manqué…
Notre parti peut s’appuyer sur de nombreuses ressources pour relever ces défis. N’en déplaise à ceux qui semblent ne plus croire en son avenir, ses militants souhaitent prendre part à cet ambitieux travail.
Engagés avec détermination dans la campagne des municipales, n’oublions donc pas, pendant les semaines à venir, qu’au-delà de l’horizon du socialisme local, il existe bien un avenir pour la gauche et qu’il est de notre devoir de l’incarner.
Bastien Taloc
Les socialistes de Sciences Po se joignent de tout coeur à l'hommage rendu à Raymond Forni, président (PS) du Conseil régional de Franche-Comté. Nous adressons
toutes nos sincères condoléances à sa famille, ses amis et aux citoyens de sa région qui lui avaient accordé leur confiance en 2004.
Nous regrettons
ton départ précipité et savons en tout cas que, quelqu'aient pu être les accidents de la vie, tu auras accompli ton mandat jusqu'au bout avec passion et détermination.
Au-delà des hommages unanimes et nécessaires en de pareilles circonstances, nous tenons toutefois à rappeler dans cette période de floutage idéologique savamment orchestrée, que tu étais aussi et toute ta vie un authentique socialiste, dont les convictions étaient chevillées au corps.
Tu nous a raconté avec beaucoup de brio dans ton ouvrage L'enfant de la République ton parcours exemplaire et les engagements que cela a fait naitre très tôt
chez toi. Tu étais l'un des exemples, parfois trop oubliés dans notre Parti, de ces élus méritants, pas un professionnel de la politique ni un apparatchik mais un authentique homme engagé.
Tu n'es pas venu au socialisme, mais le socialisme est venu à toi.
Fils d'immigré, naturalisé Français, tu as été de tous les combats dans ta région et à l'Assemblée nationale pour la promotion de l'idéal républicain. Tu as notamment été rapporteur du projet de
loi sur l'abolition de la peine de mort. Tu as été également un excellent président de l'Assemblée nationale, reconnu par tous, exigeant à l'égard de la qualité du travail parlementaire et
disposant d'un sens de l'humour plus qu'appréciable. C'est un enfant du socialisme et au-delà un enfant de la République que nous venons de perdre en toi cher Raymond.




