Le "changement indicible", un problème français
Contrairement à ce qu’affirme le discours dominant, ce qui fait défaut en France n’est pas le changement mais la capacité à le formuler dans le cadre d’un projet politique positif.
Depuis qu’il s’est lancé à l’assaut de l’Elysée, Nicolas Sarkozy n’a eu cesse de se présenter comme le véritable dépositaire du changement contre les conservatismes et les immobilismes incarnés désormais par la gauche.
Le nouveau Président a en effet bâti son discours sur l’idée que le vent du changement avait tourné et que la gauche, fatiguée, épuisée intellectuellement, était aujourd’hui acculée à ses derniers retranchements conservateurs. Répétée inlassablement, cette thèse a rencontré un certain succès dans des milieux intellectuels jadis fidèles à la gauche.
S’il est vrai que la gauche doit engager le chantier de sa refondation, le discours de Nicolas Sarkozy ne doit pas faire illusion.
En invoquant la « rupture » (tranquille ou non) avec une France figée, immobile et sclérosée, il s’inscrit en réalité dans une double continuité : continuité, d’une part, avec la droite française depuis vingt-cinq ans ; continuité, d’autre part, avec le discours politique français en général.
Je ne développerai pas ici davantage l’idée de la continuité de ce discours avec celui de la droite française. La droite a opéré sa conversion au néolibéralisme au milieu des années quatre-vingts. Depuis, elle n’a eu de cesse de fustiger l’immobilisme, le « conservatisme » et les blocages de la société française. Tout ceci pour préconiser la mise en œuvre des réformes estimées nécessaires à l’adaptation de la France au nouvel environnement économique et à la mondialisation et en particulier la réforme de notre système de Sécurité sociale, rendue nécessaire par ses problèmes de financement.
L’autre continuité, à laquelle je m’attacherai ici, est celle avec le discours politique français en général. Celui-ci semble historiquement caractérisé par un biais : celui d’une incapacité à formuler de manière réaliste et satisfaisante le changement.
Pierre Rosanvallon, dans Le modèle politique français, le jacobinisme de 1789 à nos jours (2004), a analysé cette incapacité au sujet de notre système politique : alors que le modèle politique jacobin issu du moment révolutionnaire a été rapidement amendé avec la reconnaissance de corps intermédiaires, les nuances apportées au culte de la loi et, bien plus tard, la décentralisation, le discours politique a continué de décrire le système politique français sous ses habits originels et révolutionnaires.
Ce que Rosanvallon a qualifié de « réformisme indicible » est en réalité très présent dans le discours politique français sur d’autres thèmes encore que celui de notre modèle politique.
En matière économique et sociale notamment (et le discours de Nicolas Sarkozy sur la « rupture » s’inscrit parfaitement dans cette continuité à cet égard), le discours politique français n’a jamais réussi réellement à sortir d’une dramatisation du changement, d’une référence permanente à des clivages (entre « la France qui travaille » et celle « qui triche », comme si cette approche binaire permettait de saisir la réalité de la société française).
Et ce n’est pas parce qu’il a affirmé vouloir dépasser les clivages politiques que François Bayrou échappe à cette tare politique française lorsqu’il appelle de ses vœux une rupture, présentée de façon moins agressive certes.
La pauvreté des grilles de lecture politiques de la société française est dans cette configuration saisissante.
Le fait est que depuis les années soixante-dix, la restructuration de notre économie a supposé de nombreux sacrifices, notamment pour les salariés et que le discours sur la France immobile semble nier complètement cet aspect. Cette rigidité du discours n’est pas seulement un problème pour lui-même. Elle est surtout un handicap pour concevoir de façon réaliste un changement continu par nature, incrémental au moins par nécessité. Elle a constitué un obstacle à l’établissement d’un compromis économique et social et à l’octroi de contreparties, particulièrement aux salariés.
Résultat : pendant trente ans, la France, résignée, n’a fait que survivre et s’adapter sans anticiper (il est vrai que nous avons désormais un secrétaire d’Etat à la prospective...). Nous avons payé très cher ce décalage entre les mutations réelles de notre société et l’invocation politique d’une rupture avec une société décrite comme statique.
Il y a, dans ce contexte une forte attente quant à la formulation d’un nouveau paradigme réformiste. Loin de tout dogmatisme, il nous appartient donc d’élaborer un projet politique positif qui dépasse les adaptations nécessaires en fixant des contreparties et un horizon pour la société. C’est à une formulation positive du changement que nous sommes conviés. L’alternative politique ne saurait en effet se limiter à l’opposition entre une ligne exclusivement défensive et l’acceptation résignée de réformes appuyées sur une vision erronée de la société. Indépendamment des questions de leadership, c’est d’abord un projet lucide et véritablement renouvelé qui nous est nécessaire. Il suppose de se départir du monopole intellectuel exercé par le discours dominant et, avant tout, de concevoir une grille de lecture pertinente de la société car c’est celle-ci qui nous fait cruellement défaut aujourd’hui. Cet effort a été engagé durant la campagne présidentielle. Il demande à être poursuivi et approfondi dans les années à venir.