Le Petit Nicolas en vacances à Beyrouth, ou les inepties syro-libano-koushnero-sarkozistes de la France en 2008.
Qu'il s'agisse de la visite de Bachir Al Assad le 14 juillet à Paris, ou du voyage de Sarko et Clara en Egypte l'hiver dernier, la politique actuelle de Nicolas fait couler beaucoup d'encre. Petit article, écrit entre Paris, Le Caire, Damas et Beyrouth, pour essayer d'y voir plus clair et d'en finir, enfin, avec les masques médiatiques sur une série d'inepties diplomatiques.
Sarkozy et le président Slumeinane à Beyrouth, juin 2008

Bachir Al Assad invité à Paris

Ya-t-il vraiment un pilote dans l'avion ?
Impact nul de la politique de Sarkozy au Moyen-Orient
Difficile d'y voir clair dans la politique actuelle du président Sarkozy au Proche-Orient. Sans parler de toutes les contradictions qu'on peut y voir, sans parler non plus des limites évidentes de la politique d'ouverture à tout va dans cette région du monde, l'impact général des actions récentes de la France au Proche-Orient reste marginal. Qu'il s'agisse du rapprochement avec Israël, des déclarations en faveur d'un Etat palestinien répétées plusieurs fois depuis le voyage de Sarkozy en Egypte l'hiver dernier, de la visite de Bachir El Assad le 14 juillet à Paris, ou des discours de Bernard Kouchner lors de son dernier déplacement au Liban, la diplomatie française continue de jouer un rôle marginal dans la région, source de nombreux sarcasmes.
Aucune de ces actions, pas même les rapprochements avec la Syrie, ne remettent vraiment en cause la politique américaine sur place, ou alors seulement en apparence. A Annapolis, il n'était pas invité. Il ne reste rien, ni dans les mémoires ni sur le terrain, des accords de Paris en 2007 sur le Liban. En Egypte l'hiver dernier, Sarkozy n'a pas évoqué le débat sur le montant des aides américaines. Il s'est en revanche auto-érigé en grand humaniste de la région en proclamant dans ses discours qu'il était favorable à une solution à deux états en Israël... comme, au fond, tous les dirigeants du Quartet. La politique de dialogue avec la Syrie se borne pour l'instant à du dialogue et des relations diplomatiques sans réel engagement de l'une ou l'autre des parties. Au Liban, il a renouvelé son soutien à la majorité pro-occidentale.
Certes, les appuis et les entrées diplomatiques diffèrent, plutôt du fait de l'histoire et des opportunités politiques que par choix, mais c'est tout. Et c'est ainsi qu'on en revient au véritable fondement de ce que les Etats-Unis attendent de la part de leurs ennemis au Moyen-Orient : tout est toléré dans la mesure où rien n'entre en contradiction avec la politique américaine générale, et dans la mesure où ces alliés viendront les soutenir financièrement, militairement et diplomatiquement dès que besoin. La France, dissidente en 2003, est rentrée dans les rangs. Toute contradiction avec ce principe n'est qu'apparente et médiatique.
Le Moyen-Orient au service de la politique intérieure
Sarkozy l'a bien compris et tout ce jeu diplomatique est avant tout un argument de politique intérieure. Avant tout, Sarkozy se distingue de Jacques Chirac, l'ennemi de Betanyaou qui accueillait Arafat se faire soigner en France et posait son veto sur l'Irak au Conseil de Sécurité. Comment ne pas y voir un signe du « renouvellement » prôné encore et toujours par Sarkozy ? Rappelons que lors de son passage en Israël pendant la campagne de 2007, il n'avait pas mis les pieds dans les Territoires Occupés. Son soutien rhétorique à Israël vise moins la communauté internationale et les israéliens eux-mêmes que les français sur le sol français. Alors que la majorité des électeurs n'ont pas toutes les clés pour comprendre cette région complexe, qui leur semble parfois trop lointaine et les laisse souvent indifférent malgré l'actualité abondante, personne n'est contre un discours plein de bonnes paroles sur la paix au Proche-Orient. Au passage, Sarkozy s'achète une image d'homme d'état de stature internationale, à peu de frais. L'exemple le plus frappant est certainement la réunion, à forts renforts médiatiques, de tous les leaders libanais à Saint Cloud en 2007, aboutissant aux « accords de Paris ». Comme je l'ai mentionné plus haut, les retombées de cet événement ont été plus que temporaires, ont été complètement oubliées dans les mémoires libanaises, mais sont en revanche bien inscrites dans le CV en marbre de Sarkozy, homme d'état international à la recherche d'une reconnaissance par les citoyens français.
Deux autres éléments de politique intérieure permettent d'éclairer la politique actuelle de la France au Proche-Orient. D'abord, Sarkozy utilise aussi ce manège pour étendre et justifier un peu plus sa politique d'ouverture. Fadela Amera et Martin Hirsh c'est bien ; Bernard Koushner et la Syrie, c'est doublement mieux. Est-ce pousser l'analyse trop loin que de dire qu'il évite ainsi l'écueil de s'être borné à une ouverture seulement « à gauche » ? Peut-être, mais il n'empêche. Dernier point, la politique d'ouverture vers la Syrie est un moyen pour le président de s'opposer aux Etats-Unis. Contrairement aux effets marginaux des changements de politique de la France au Moyen-Orient, le rapprochement opéré par Sarkozy vis-à-vis des Etats-Unis se manifeste plus concrètement sur le plan des relations directement bilatérales. Or, nul n'est besoin de rappeler le regard toujours un peu sceptique que portent les français sur la politique américaine, et donc sur ces rapprochements. En s'ouvrant à la Syrie, ce tas de sable au milieu de l'axe du mal que déteste l'Amérique, Sarkozy donne l'illusion de s'opposer aux Etats-Unis, et d'agir donc indépendemment d'eux, éloignant en partie les charges trop atlantistes qui pèsent sur lui sur le sol français.
Je n'exclus pas, cela dit, l'hypothèse d'un Sarkozy réellement et sincèrement persuadé d'agir concrètement sur les données du Moyen-Orient. Lui qui écrivait dans ses livres avant d'être ministre que l'islam et le monde arabe lui étaient simplement étrangers, peut-être a-t-il le sentiment d'avoir aujourd'hui tout compris. Peut-être espère-t-il lui aussi s'inscrire dans les livres d'histoire. Bachar El Assad aussi.
Du danger de voir la Syrie via le prisme du Liban
Voilà pour la forme. Pour ce qui reste de fond, je souhaite développer un point qui me semble central. Si l'on analyse un peu les discours sur le Proche-Orient de Paris, que ce soit à domicile ou à Beyrouth, on peut en dégager une donnée évidente : la France calque sa politique dans la région sur les intérêts (présumés) du Liban. Or, il est contre-productif, sinon dangereux, de percevoir la Syria par le prisme quasi-unique du Liban. Cette idée a été développée dans un éditorial du DailyStar, journal libanais anglophone associé au Herald Tribune qu'on ne peut pas accuser d'être anti-occidental, le 26 août dernier : « there is an inherent danger in impressing upon the Syrians that their interests are being viewed through the prism of Lebanon, as this induces the line of thinking that meddling in their neighbor's affairs could enable Damascus to manage its relations with Paris. »(http://www.dailystar.com.lb/article.asp?edition_id=10&categ_id=17&article_id=95373 ).
Difficile de tenir la position sur le long-terme sans froisser la Syrie, et sans se retrouver dans une situation d'arbitrage délicate, si les âmes belliqueuses locales venaient à se réveiller soudainement (leur sommeil étant toujours léger dans la région). Difficile également de surveiller ses alliés politiques au Liban : là-bas plus qu'ailleurs, l'unité politique est un non-sens. Faut-il soutenir le gouvernement d'unité nationale de Suleiman issu des accords de Doha, tout en sachant qu'il s'agit en pratique d'un gouvernement temporaire, maintenu en place en attendant les prochaines batailles politiques lors des élections qui suivront ? Faut-il soutenir les Hariri, les Gemayel, les Aoun,... ? Faut-il parler à toutes les forces politiques, y compris le Hezbollah, ou seulement à la majorité pro-occidentale ? Comment définir ce qu'on doit attendre de la Syrie vis-à-vis du Liban sans se mettre à dos la moitié des libanais ? Quelle position diplomatique cohérente adopter face à la question du Hezbollah ? Autant de questions centrales laissées pour l'instant sans réponse... Et le DailyStar de conclure : « Instead of employing megaphone-style Sarkozian diplomacy, France might be more helpful to Lebanon if it plays a more practical and quiet role. A behind-the-scenes approach might prove more efficient in actually resolving prickly issues, such as the ongoing dispute over the Israeli-occupied Shebaa Farms, for example. There is an opportunity for France to help liberate the Lebanese territory by secretly mediating a resolution between Lebanon, Syria and Israel, much like the UN-appointed German broker quietly negotiated a Hizbullah-Israel prisoner swap. Such an approach would not win Sarkozy or Kouchner the instant recognition they might seek with their bold and energetic diplomacy. But it just might prove more effective in the long term. »
Il ne s'agit pas, dans cet article, d'attaquer bêtement Sarkozy et de dire que nous, socialistes, aurions mieux fait. Objectivement, la gauche française n'a pas pesé au Moyen-Orient depuis fort longtemps, mais là n'est pas la question. Il s'agit simplement de déconstruire tout l'emballage médiatique sur ces questions, et d'ouvrir le débat pour mettre en garde sur une politique très probablement inefficace et peut-être dangereuse.
Elsa