Bons baisers de Russie !

Selon un proverbe russe : l’eau trouve toujours son chemin. Cette fois-ci pourtant, il semble qu’elle se soit perdue dans le gaz quelque part entre Kiev et Moscou…
Comme lors de chaque nouvelle crise entre le géant Russe et l’un de ses anciens satellites, les fantômes de l’opposition unilatérale Est-Ouest resurgissent. Les heurts entre la Russie et l’Ukraine réveillent les vieux démons de la Guerre froide. Il est sûrement vrai que la Russie n’a pas abandonné l’idée de reconstruire le cercle d’influence qui faisait d’elle l’URSS, néanmoins l’histoire ne se répète jamais. Ne mêlons pas trop hâtivement le conflit du gaz aux chimères de la Guerre froide.
La diplomatie russe progresse vers des relations fondamentalement différentes avec l'Occident mais reste très instable et incapable de mesurer l'ampleur des changements en Russie et dans le monde. D’autre part, elle divise toujours le monde entre eux et nous. Ô combien il est difficile de laisser en arrière une partie du spectre national ! La politique étrangère russe peine à se débarrasser de l'héritage totalitaire. Si elle est vouée à redevenir une puissance mondiale d’envergure, la Russie n’a plus les atouts nécessaires pour égaler ses anciens rivaux : son rayonnement parvient mal à dépasser son ancien espace d’influence. Toutefois depuis le premier mandat de Vladimir Poutine, la Russie est revenue d’une politique essentiellement tournée vers l’intérieur à une politique tournée vers l’extérieur. La fierté de l’élite russe et la crainte d’un encerclement par l’occident ne peuvent s’effacer si aisément.
Le réseau russo-européen d'approvisionnement en gaz. (Source www.rfi.fr)En équilibre entre la Russie et l’Occident, l’Ukraine entretient des liens étroits avec chacune de ces entités politiques frappant à ses frontières. Pour une majorité de russe, l’Ukraine n’est qu’une petite Russie – avec ses 30% de russophones – et Kiev reste la mère des villes Russes. La conquête de l’Ukraine avait autrefois fait de la Russie un empire, sa perte anéantirait aujourd’hui les doux rêves de reconstruction de la sphère d’influence de Moscou. En effet, depuis la révolution orange de 2004, l’Ukraine est profondément divisée : elle ne cache plus ses intentions de rejoindre l’OTAN alors que le Kremlin se dit prêt à tout pour empêcher l’arrivée de l’Organisation Atlantique à ses frontières, soutenu par une partie des Ukrainiens, russes de souche. C’est là que les Russes choisissent de recourir à l’une de leur seule arme : leurs ressources naturelles. Les 1 milliard de dollars que la Russie encaisse chaque jour de la vente de son pétrole et de son gaz montrent à quel point les ressources naturelles russes sont précieuses. Retour donc à la Guerre froide, l’Europe de l’Est devient le champ de bataille entre un ours russe réveillé et une Amérique troublée par la crise économique et confrontée à un chantier international énorme. Sauf que non : cette fois-ci il y a l’Europe, nouvelle voix politique intercalée entre la Russie et les Etats-Unis.
Aujourd’hui, la quasi-totalité des pays d’Europe de l’Est sont énergétiquement dépendants de la Russie. Même si l’on soutient que les pays les plus à l’ouest de l’Europe le sont moins, la France – par exemple - a du puiser dans ses réserves et augmenter ses importations de gaz norvégien pour maintenir sa consommation constante pendant la crise. Néanmoins les chiffres norvégiens montrent clairement que la Norvège ne peut assurer l’approvisionnement de toute l’Europe en cas de coupure russe. Et la situation ne devrait pas aller en s’améliorant puisque, selon les prévisions les plus officielles, l’Europe devrait augmenter de 50% sa consommation en gaz d’ici 2020. A cette date, la Russie pourrait fournir jusqu’à 70% du gaz européen. Sommes-nous prêts à devenir dépendant d’une Russie revancharde ?

À l’Europe !
En cherchant à assouvir ses désirs de domination sur l’Europe de l’Est, les russes provoquent des convergences chez les Européens et un sentiment de méfiance à leur égard. Voilà le coté paradoxal de la politique étrangère russe en Europe. Même si les politiques des Etats européens peuvent diverger, la crainte d’une puissance russe trop envahissante fait l’unanimité à l’Est comme à l’Ouest. Les Russes ont réussis à instrumentaliser l’Europe pour faire pression sur l’Ukraine via l’envoi d’observateurs dont l’objet est de contrôler le transit du gaz, mais les politiques ukrainiens penchent finalement de plus en plus vers l’Europe et les russes pourraient bien se retrouver perdants. Si la tentative de diviser l’Europe pour mieux parvenir à leur fin a réussi, elle a également entraîné la prise de conscience que l’Union fait la force.
C’est pourquoi le conflit du gaz russe, dans un contexte international morose, implique une Union Européenne à la politique rassembleuse. Une fois de plus la sortie de crise passe par Europe, soyons en fiers. Néanmoins il ne faut pas considérer que les choses s’arrêtent là. Ne pensons pas que la construction d’un nouveau gazoduc à travers la mer du Nord – reliant directement la Russie à l’Allemagne – résoudra les problèmes. D’une part, si l’alimentation énergétique de l’Europe de l’Ouest sera assurée, la dépendance vis-à-vis de la Russie ne s’évanouira pas pour autant. D’autre part, cette stratégie visant à contourner les pays de l’Est est très inquiétante puisque ceux-ci deviendront alors totalement dépendants de la Russie, et ne pourront plus, en faisant pression sur l’Europe de l’Ouest, assurer leur indépendance politique. Il se pourrait que les pays de l’Est se retrouvent livrés à eux-mêmes face à une Russie offensive qui utiliserait l’arme du gaz pour obtenir des accords politiques. Nous confronterions-nous à une Russie maîtresse de notre alimentation en gaz pour protéger les pays de l’Est ? Il ne s’agit pas de remettre en cause la fraternité européenne mais de pointer du doigt un risque de division en Europe. Or pour l’Europe, division signifie inefficacité.
Ainsi les rêves hégémoniques de la Russie sont une fois de plus l’occasion de rappeler tout le sens de l’Unité européenne si souvent décriée. Les pays européens ne peuvent jouer de rôle sur la scène internationale et défendre leurs intérêts s’ils sont divisés. Adopter le Traité de Lisbonne pour relancer la marche politique est important mais pas suffisant. La montée en puissance de la Russie renforce les appels à l’élaboration d’une politique cohérente et consistante à l’échelle de l’Europe. C’est l’absence d’une véritable Europe de l’énergie qui s’est fait cruellement ressentir dans ce conflit. Une politique énergétique commune est essentielle notamment dans le but de maintenir l’indépendance nécessaire à la défense des valeurs européennes dans le monde et l’intégrité des Etats d’Europe de l’Est. Il faut remettre en place une Europe stratégique sur le plan du gaz, du pétrole, de l’eau etc.
Rappelez-vous 2006 ! Cette alerte est déjà la deuxième du genre. Mais aujourd’hui nous sommes au moment opportun pour lancer un tel projet énergétique. La crise économique ouvre la voie à une refonte du système de production d’énergie et de nos modes de consommation. La relance peut se faire par le lancement de projets énergétiques verts coordonnés à l’échelle de l’Europe et qui lui confèreront l’indépendance énergétique dont elle a besoin pour assumer son rôle international.
S’il est possible de diversifier nos fournisseurs, il est aussi possible de diversifier nos sources d’énergies, notamment vers les énergies renouvelables. Il est temps aujourd’hui de s’engager concrètement dans une restructuration stratégique de la production d’énergie en Europe. Ceci peut se faire parallèlement à l’exigence que posent les changements climatiques : la réduction des émissions de gaz à effet de serre. Nous pouvons aujourd’hui répondre au double objectif de la préservation du climat et de l’indépendance énergétique par la relance verte. La République tchèque, aux premières loges pour contempler l’impact d’une coupure de gaz russe, assumera jusqu’en juillet la présidence du Conseil européen. Elle a aujourd’hui les cartes en mains pour impulser dans le sens de la création d’une politique énergétique commune nécessaire. C’est un chantier ambitieux. Mais l’Europe ne s’est pas construite sans rêves ni sans audace. Remercions les Russes de nous le rappeler encore.
Quinchez E.
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