Vu(e) d'ailleurs [4] : les élections en Ontario : analyse du point de vue socialiste

Publié le par Section socialiste de Sciences-Po

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Après une petite pause, nous continuons notre série d'articles en provenance de nos camarades correspondants en échange à travers le monde. Cette fois-ci, un camarade en échange à Toronto (Canada) essaie, à partir de son analyse fine de la campagne électorale récente dans la province de l'Ontario, quelles sont les pistes dont le PS peut s'inspirer.

Nous continuerons dans les prochaines semaines à nous rendre en Chine, aux Etats-Unis (suivi des primaires à la présidentielle) et sans doute au Moyen-Orient.

Le dix octobre dernier ont eu lieu les élections provinciales en Ontario (Canada). Le scrutin visait à renouveler la chambre des communes qui dirige l'Ontario, et par la même, le premier ministre de la province, le système étant parlementaire. Les élections ont lieu tous les quatre ans, et les parlementaires sont élus au scrutin majoritaire uninominal à un tour (inspiré du système anglais), ce qui mène à de lourdes différences entre parti, alors même que l'écart des voix peut être faible, et ce qui élimine les partis n'appartenant pas au système bipartisan. A cette consultation s'ajoutait un référendumCarte-Ontario.JPG sur le mode de scrutin, proposant d'adopter la représentation proportionnelle mixte (inspirée du modèle allemand).

La structure partisane en Ontario n'est pas sans intérêts pour un observateur francais. Le paysage politique est avant tout structuré par la présence de deux grands partis, le parti conservateur (droite conservatrice), mené par le bien nommé John Tory, et le parti libéral (centre et centre gauche) mené par Dalton McGuinty, premier ministre sortant. A ces deux grands partis s'ajoutent un tiers parti influent, le NDP (new democratic party), qui correspondrait à l'aile gauche et à une partie du centre du PS, auquel s'ajouterait le PC dans sa version rénové. Quelques autres partis sont également en compétition, bien qu'ils soient plus marginaux, tel que le green party (écologiste). On a donc une sorte de paysage politique français un peu idéal, du moins pour certain (par exemple J.F. Kahn), ou le parti socialiste aurait implosé, mettant fin à ses contradictions internes, l'aile droite rejoignant le centre pour créer un puissant parti de centre gauche, et l'aile gauche prenant son autonomie, captant l'ensemble de l'extrême gauche, et se posant comme un tiers parti influent, capable de promouvoir les thématiques de gauche traditionnelle, telle que l'égalité et l'intervention étatique, laissant le pragmatisme gestionnaire au parti libéral.

Au point de vue idéologique, la campagne a également été un peu décevante pour l'observateur étranger. Il faut tout d'abord souligner le caractère absolument bête et méchant de bon nombre d'arguments électoraux. La campagne télévisé du parti conservateur s'est ainsi résumé à souligner les promesses non tenues de Dalton McGuinty, le premier sortant, avec en arrière plan du “Broken votes, broken promises”, une image de McGuinty s'effondrant en morceau. Moins argenté, le NDP a été moins présent sur les écrans, mais a mené sa campagne sur le même thème de la critique du sortant. De manière générale, dans la rue, à l'exception de l'université, les partis ont été relativement absents. En effet, en raison du mode de scrutin, qui donne le siège au premier arrivé, les élections sont la plupart du temps jouées d'avance dans la majorité des circonscriptions. Ottawa est ainsi un bastion libéral depuis des générations, et personne n'a donc perdu son temps a essayé de faire changer les électeurs d'avis. Au niveau de la province, cette situation se traduit par un taux de participation extraordinairement faible au vu de l'enjeu (au Canada, les provinces concentrent l'essentiel des pouvoirs, et gèrent en particulier la santé et l'éducation, enseignement supérieur compris), qui a péniblement dépassé les cinquante pour cent.

Quand aux thèmes de la campagne, ils se sont concentrés sur le système de santé et le système éducatif. Le parti libéral a promis d'embaucher massivement des infirmières et des médecins pour améliorer la qualité des soins dans le système de santé publique (qui concentre l'essentiel des dépenses, même si une assurance privé assez dispendieuse est également nécessaire). Le NDP et lesundefined conservateurs ont promis de supprimer l'impôt santé (comparable dans ses modalités à la CSG) mis en place par les libéraux pour financer le système de soin, cette promesse s'assortissant chez les conservateurs d'un programme classique de privatisation et l, John Tory se faisant laminer par la propagande du parti libéral présentant le projet conservateur comme une atteinte à l'école publique, une invite au repli communautaire, et une attaque contre un Ontario uni et laic. Les libéraux ont ainsi martelé à longueur de spot « our public school: which makes Ontario Ode retrait de l'Etat. Le grand thème de la campagne a cependant été l'éducation, et en particulier la promesse controversée du dirigeant des conservateurs, qui a promis de donner des fonds aux écoles confessionnelles. En faisant cela, il visait à mettre fin à une inégalité du système ontarien, qui finance uniquement les écoles confessionnelles anglicanes, et non celle des autres religions, et à mettre en difficulté le parti libéral, qui se pose traditionnellement en défenseur des minorités, et dont le chef a effectué toute sa carrière dans une école chrétienne. Cette tentative a été un échec totantario », avec grand renfort d'image montrant des enfants de toutes les ethnies jouant ensemble (ce qui est un peu hypocrite, les libéraux ne prévoyant pas de supprimer les fonds alloués aux écoles confessionnelles chrétiennes). Quelques jours après l'annonce de son projet, le parti conservateur à perdu une douzaine de point dans les sondages, retard qu'il n'a jamais pu rattraper. Quant au NDP, il a adapté sur ce sujet la position la plus cohérente, soutenant la suppression complète des subventions aux écoles religieuses. Quelques autres thèmes ont été abordés, notamment la question énergétique, brulante en Ontario, libéraux et conservateurs proposant de construire des centrales nucléaires, tandis que le NDP optait pour les énergies renouvelables.

Concrétisant son avance le dix octobre, les libéraux ont écrasé le parti conservateur, obtenantParti-Liberal-Ontario.JPG 42% des voix contre 31% à leurs rivaux, le NDP réalisant un score correct, environ 17%. En raison du mode de scrutin, le parti libéral a obtenu une très large majorité au parlement (71 sièges sur 107), les conservateurs arrivant second avec 26 sièges, et le NDP, très désavantagé par le système électoral, n'obtenant que 10 sièges, le parti vert (qui obtient 8% des suffrages), ne conquiert quant à lui aucun siège. Même si le basculement de la campagne a clairement été du à la proposition conservatrice de subventionner les écoles privées, qui a totalement coulé le parti, des causes plus profondes explique la victoire des libéraux. Tout d'abord, on arrive clairement, en Ontario comme dans le reste du Canada, à la fin d'un cycle conservateur et néo-libéral. Alors que le néo-libéralisme triomphait dans les années 80-90, faisant passer coupes d'impôt et réduction des dépenses publiques, notamment sous l'égide du premier ministre fédéral Brian Mulroney, on assiste aujourd'hui à un reflux de ce mouvement. Les électeurs ne veulent plus de retrait de l'Etat, et on fait un choix clair en faveur de l'augmentation des services publiques. Le parti libéral n'a ainsi pas été sanctionné pour les impôts supplémentaires mis en place sous sa mandature, et ses projets d'embauche dans le système de santé (qui cristalise les angoisses de beaucoup d'ontarien) ont été bien accueillis. Les électeurs sont prêts à payer plus pour avoir de meilleur soins de santé, ils veulent que le système scolaire publique soit préservé, et ils ont peur qu'une politique de libéralisation ne se fasse à leur frais, au profit d'une minorité aisée.

En plus de ce refus du néo-libéralisme, on assiste aussi à un certain renouvellement de la demande de solidarité et d'égalité, se traduisant par un certain succès du NDP, qui porte en  priorité NPD.JPGces revendications, bien que fréquemment au prix de la démagogie (sa proposition de supprimer l'impôt santé et d'en même temps augmenter les dépenses de soin était clairement irréaliste, même si le exemptions étaient supposées s'appliquer prioritairement aux plus pauvres). La tentative de développer les écoles privées confessionnelles des conservateurs s'est également traduite par une gifle électorale (même si on peut également craindre qu'elle soit motivée par une peur chez les anglo-saxons du communautarisme de la part des émigrants musulmans).


Au point de vue électoral, on peut analyser ce résultat comme montrant la pertinence d'une stratégie de centre gauche. Celle-ci a automatiquement pour effet de repousser la droite conservatrice loin du centre, les électeurs centristes étant attirés par la sagesse gestionnaire et le pragmatisme du parti de centre gauche. Cette dernière contraste avec l'idéologie anti-Etat des conservateurs, sans verser pour autant dans la religion du service publique du NDP (qui adopte ce ton en parti pour faire oublier sa gestion assez droitière du début des années 1990, quant il arriva au pouvoir après une campagne très à gauche). 

S'il a gagné les élections, le parti libéral est cependant guetté par un danger. Si son orientation pragmatique en matière économique (soutenant un marché libre mais régulé) et en matière de service public (insistant sur leur importance, mais aussi sur leur nécessaire efficience) est clairement juste, il a parfois tendance à perdre son engagement en faveur de la justice sociale et de la démocratie. Lutter contre les discriminations raciales (il est vrai moins fortes au Canada qu'en France), les injustices sociales, ou les discriminations entre sexe n'a en effet quasiment pas été à l'ordre du jour de la campagne par le parti. On peut donc craindre une sorte de tournant technocratique des libéraux, satisfait de leur gestion efficace au niveau économique de l'Etat, et capitalisant sur cette satisfaction et sur leur popularité dans la classe moyenne pour se dispenser de prendre en compte les inégalités sociales ou culturelles, qui doivent pourtant être au centre de l'action de tout parti de gauche digne de ce nom.

Cette ignorance des inégalités explique le relatif succès du NDP, en progrès (+ 3
points), qui souffre plutôt du problème inverse. S'il propose de lutter vigoureusement contre les inégalités, par un système fiscal plus redistributif  et en améliorant l'accès à l'éducation supérieure (partiellement payante en Ontario), il fait preuve par contre d'un certain irréalisme en matière économique. Si les conservateurs communient dans la religion du marché, le NDP communie plutôt dans la religion du service public, dont l'efficacité et les modalités ne doivent jamais être questionnées, et dans celle de la dépense publique non financée. En matière de service public les libéraux sont beaucoup plus convaincants, qui défendent des services publics de grande ampleur, mais géré de manière économe et efficace, et financés de manière réaliste par l'impôt.

Canada.JPGVoilà sans doute qui est source de leçon pour le PS. Celui-ci ne doit pas avoir peur d'aller sur des positions centristes en matière d'économie et de réforme de l'Etat. Vouloir que l'Etat ait un poids important, qu'il assure beaucoup de service aux citoyens n'est pas contradictoire avec une volonté d'augmenter son efficacité et de le réformer, parfois drastiquement. Ce mouvement centriste serait aussi une manière de revenir à la radicalité en matière d'égalité, de justice et de démocratie. Tout à sa défense des structures existantes, le PS semble souvent oublier les injustices présentes, ne s'interrogeant jamais sur les manières de les réduire autre que par la dépense publique. Hors, quand les dépenses publiques représentent 54% de son PIB et qu'il reste encore incapable de rendre moins injuste une société qui l'est beaucoup, ce n'est d'évidence plus un problème de moyen. Le PS ferait donc bien de s'inspirer de l'engagement pour la justice, l'égalité et la démocratie du NDP, et du pragmatisme réformisme du parti libéral, dont il convient de s'inspirer sans complexe en ce qui concerne son positionnement électoral.

Alexis Le Chapelain

Publié dans International

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Diego 20/01/2008 16:48

Je suis globalement d'accord. Il faut que le PS aille vers le centre, ca me paraît essentiel maintenant.

J'avais vu dans la création du Modem une bonne chose : enfin se matérialisait un centre clair avec un projet, mais visiblement le Modem semble partir en décrépitude en se contentant d'une politique des petits intérêts...

On arrive donc à une situation complètement absurde au niveau du centre-gauche français : un PS plutôt archaïque qui fait cohabiter en son sein tout et n'importe quoi et un centre vers le quel on ne peut plus se tourner avec certitude car son attitude fait vraiment honte comparé aux centres des autres pays européens...