Et maintenant, qui puis-je appeler si je veux joindre l’Europe?

Publié le par Section socialiste de Sciences-Po

Henry Kissinger a un jour plaisanté sur l’opacité du leadership européen sous la fameuse citation“who do I call if I want to reach Europe?”. Or la semaine dernière, jeudi 19 novembre 2009, l’Union Européenne par la voix du conseil des chefs d’états et de gouvernement (ci-dessous, le Conseil européen) a choisi un ‘président’ pour l’Europe. Voilà un nom, un visage, pour l’Europe ! Mais est-ce que cela signifie pour autant que si je veux joindre l’Europe je devrais appeler Herman van Rompuy ? Si je veux joindre l’Europe, qui puis-je appeler ?
Jeudi 29 novembre, autour d’un diner ma foi assez peu officiel, attablés autour d’un repas, dans un rendez vous avec l’histoire dont peu de gens savent exactement le contenu des conversations et tractations, deux noms ont émergé pour le futur de l’Europe.

Le premier est celui du nouveau ‘président’. Président de quoi ? De l’Europe clament à tort les médias. Bon, mais juridiquement ? Président du Conseil européen, car le Conseil de l’Union Européenne est toujours présidé par une présidence tournante à six mois qui revient en ce moment à la Suède et continuera sa rotation au moins jusqu’en 2020.
Que fait le président du Conseil européen ? Selon le traité de Lisbonne, qui créé cette position et entre en vigueur le 1er décembre 2009, le président est élu à la majorité qualifiée du conseil européen pour 2 ans et demi, renouvelable une fois. Il ne peut exercer de mandat national, et ses attributions sont les suivantes : il préside et anime les travaux du Conseil européen, il assure la préparation et la continuité des travaux du Conseil européen en coopération avec le président de la commission, il œuvre pour faciliter la cohésion et le consensus au sein du Conseil européen, et enfin il assure à son niveau et en sa qualité la représentation extérieure de l’union pour les matières relevant de la Politique Etrangère et de Sécurité Commune (PESC), sans préjudice des attributions du Haut représentant de l’Union pour les affaires étrangères et la politique de sécurité.

Voilà qu’entre en jeu un autre acteur du leadership européen : le Haut représentant de l’Union pour les affaires étrangères et la politique de sécurité (ci après Haut représentant).

Ce Haut représentant nommé pour 5 ans conduit la politique étrangère et de sécurité commune de l’Union (à nouveau, la PESC) ainsi que la politique étrangère de sécurité et de défense (la PESD). Il contribue à l’élaboration de cette politique et l’exécute en tant que mandataire du Conseil. Il préside le Conseil des affaires étrangères, est l’un des vice-présidents de la Commission européenne, et participe aux travaux du Conseil européen. Mais et c’est là que l’affaire ce complique, entre autres attribution il représente l’union pour les matières relevant de la PESC. Il conduit au nom de l’Union le dialogue politique avec les tiers et exprime la position de l’union dans les organisations internationales et les conférences internationales.

Et il ne faudrait pas oublier le Président de la Commission Européenne, lequel dans les traités assure la représentation extérieure de l’Union, à l’exception de la PESC.

Alors si Kissinger était encore au pouvoir, ou si Hilary Clinton (Secrétaire d’Etat de l’administration Obama) voulait appeler l’Europe aujourd’hui, quel numéro de téléphone lui donner?

En nominant Herman van Rompuy et Catherine Ashton, les chefs d’états et de gouvernement ne nous ont pas aidés à répondre à cette question. Le premier, ancien premier ministre Belge, correspond au rôle qui lui a été attribué car il a prouvé son efficacité dans la cohésion et le consensus à travers la pacification de la situation en Belgique. Cependant, docteur en sciences économique, académicien, il est un homme posé, discret et professoral, qui saura peut être assurer la cohésion du Conseil européen, mais n’aura sans doute pas le courage au moins au début de se faire une place au dessus de ceux qui l’ont nommé. Ses traits de caractère, discret, droit, conservateur, n’en font pas un homme politique remarqué sur la scène internationale. D’ailleurs dans le monde, et même à Bruxelles, il est très peu connu. Sa seule position connue est sa réticence à l’entrée de la Turquie dans l’Union. Il commencera ses fonctions de président du Conseil européen le 1er janvier 2010. 

Catherine Ashton est plus familière que son collègue à Bruxelles, car depuis 1 an elle est commissaire britannique au commerce à la Commission. D’après sa réputation, Catherine Ashton a toujours réussi dans les missions qu’on lui a confiées, et à la commission a fait sa place dans le poste qui a été le sien pendant un an. Cependant elle n’a jamais été élue, n’a jamais été ministre, en vérité elle n’a jamais eu de rôle politique. Même si elle a présidé la chambre des Lords, elle n’a aucune expérience diplomatique. Pourtant elle va se retrouver à diriger un service de plusieurs milliers de fonctionnaires, et la technostructure de Bruxelles n’est pas négligeable ! Elle devrait prendre ses fonctions le 1er décembre 2009 mais lorsque la commission de José Manuel Barroso entrera en vigueur elle sera comme ses collègues soumise à l’approbation du Parlement. De plus, dans l’exercice de ses fonctions, elle risque d’être subordonnée au président de la commission, dont elle n’est que vice-présidente.

Ces deux personnages ne seront donc ni un Tony Blair ni un Jean-Claude Juncker, deux noms cités dans les négociations et qui avaient une renommée bien plus importante sur la scène internationale. Mais Herman van Rompuy et Catherine Ashton n’ont pas encore pris leur poste, et il est difficile de prédire s’ils peuvent grandir à la mesure de leurs fonctions et véritablement représenter l’Europe à l’étranger. A ce jour, leurs nominations ne reflètent que les fragilités de l’Europe telle qu’elles s’observent aujourd’hui : des personnages discrets, consensuels mais qui ne semblent pas représenter véritablement l’Europe à l’heure actuelle.

Il est facile d’observer que les chefs d’états et de gouvernement de l’Union Européenne n’ont pas choisi des personnages qui pourraient, du moins pour l’instant, leur faire de l’ombre. Ces calculs pourraient se révéler erronés mais à l’heure actuelle, entre Barroso à la Commission, Ashton comme Haut représentant, Van Rompuy comme président et tous les chefs d’états et de gouvernements des états membres, en particulier les grands pays à forte diplomatie, il n’est toujours pas aisé pour Clinton, ou pour nous, de savoir qui appeler.

Lucile C.

Publié dans Europe

Commenter cet article

Rozéfré 01/12/2009 17:42


Bonne continuation