D-évaluation politique
Le Premier ministre, François Fillon, a annoncé vendredi que l’action de ses ministres serait désormais notée. Elle donnera lieu à une évaluation trimestrielle chiffrée, faite à partie d’une grille de 30 critères établie par l’organisme privé Mars&Co. Si l’on ne peut vraiment critiquer la volonté que les politiques atteignent leurs objectifs, la méthode à choisir pour le faire soulève néanmoins quelques questions.
Le premier problème posé est celui de savoir qui peut légitimement faire cette évaluation.
Les personnes directement concernées constitueraient la réponse la plus logique. Mais elle poserait d’évidents problèmes techniques qui la rendraient irréalisable. On imagine mal demander à tous les étudiants et professeurs d’évaluer Madame Pécresse tous les trois mois, ou à l’ensemble de la population active de noter la ministre de l’économie. Cela nous ramènerait au rêve de la démocratie directe et aux dérives que peut contenir le mandat impératif, qui lie strictement l’action des élus à la volonté de ceux qu’ils représentent. Une évaluation bien menée implique plus de distance.
Une autre réponse possible eût été de laisser cette responsabilité au Gouvernement lui-même et au Premier ministre. Mais l’on sait bien que l’autoévaluation est rarement objective. A contrario, laisser ce soin à l’opposition aurait conduit à tomber dans l’autre extrême, celui de la critique permanente et stérile.
Le fonctionnement démocratique apporte également sa réponse : c’est aux représentants élus du peuple que revient cette tâche, c'est-à-dire à l’Assemblée. Il est d’ailleurs étonnant qu’à une époque où l’on affiche la nécessité de revaloriser le Parlement, on lui ôte ouvertement son rôle fondamental de contrôle du Gouvernement. Cela dit, il est vrai que le ″fait majoritaire″, qui accorde les deux tiers des sièges à des députés UMP, peut aussi faire douter de l’objectivité totale, et de l’efficacité, d’une évaluation menée par eux. La plupart des élus appuient l’action du Gouvernement, et l’opposition n’a que ses questions comme arme. Questions qui donnent lieu à des réponses défensives de la part des ministres, les conduisant à confirmer leur action coûte que coûte bien plus qu’à y porter un regard critique utile.
Le choix du Gouvernement s’est donc porté sur un organisme privé –choix sans doute discutable- estimé plus indépendant. Celui-ci était chargé d’établir une grille de critères d’évaluation chiffrée, jugée plus objective.
C’est là que se pose le second problème : celui du type de critères retenus et de leur pertinence. Les chiffres sont loin d’être aussi objectifs qu’on le prétend, tout d’abord parce qu’ils portent sur des critères éminemment politiques et subjectifs. Ils sont aussi, on le sait, facilement manipulables, peu fiables, et peuvent être instrumentalisés. Ils dépendent intimement des méthodes de calcul employées qui ont une fâcheuse tendance à changer au gré du vent. D’autre part, on peut questionner la pertinence d’une évaluation exclusivement quantitative, qui encourage une politique du chiffre, sans tenir compte ni de la qualité, ni du fondement de celle-ci.
La combinaison des deux aboutit à un résultat assez absurde. Ainsi, le ministre de l’éducation nationale sera jugé sur le nombre d’heures supplémentaires effectuées par les professeurs. La qualité de l’enseignement en sera-t-elle améliorée ? Imaginons des professeurs allongeant leurs journées de travail, surmenés. Est-il certain que les élèves en sortiront gagnants ? Peut-on également blâmer la ministre de la culture si les Français ne vont pas assez au musée ? Les motivations à avoir une vie culturelle plus ou moins riche sont-elles entièrement politiques ? Autre absurdité : parmi les critères retenus pour évaluer les politiques de santé figure le taux de consultations ne donnant pas lieu à la prescription de médicaments. Quelles actions seront menées auprès des médecins pour les dissuader de faire ces prescriptions ? S’il faut, sans doute, responsabiliser les Français en la matière, qu’en est-il des patients réellement malades ayant besoin d’un traitement ? En ce qui concerne les critères choisis pour évaluer le ministre de l’Immigration, l’Intégration, et de l’Identité Nationale, on trouve le nombre d’expulsions de sans papiers et le nombre d’étrangers admis au titre de l’immigration du travail. Mais ces critères ne tiennent aucun compte de qui sont ces gens, ni des raisons pour lesquelles ils sont expulsés ou admis. Ces vies deviennent de simples chiffres. Sans compter qu’aucun critère ne fait référence à l’intégration, qui est pourtant l’une des missions de Brice Hortefeux. Enfin, dernier exemple, Bernard Kouchner sera noté sur le taux de présence des ministres lors des conseils tenus à Bruxelles. On l’imagine appelant ses collègues pour qu’ils daignent se rendre sur place, invitant Christine Boutin ou Rachida Dati à boire un café en mangeant des chocolats belges pour les remercier de leur effort… Il est sûr que la politique étrangère de la France en sortirait grandie.
L’idée qu’une politique remplisse ses promesses est louable, mais la méthode choisie laisse perplexe. Tout ce qui est dit moderne n’est pas forcément un progrès. En l’occurrence cette évaluation correspond bien plus à une dévaluation, une perte de valeur, de la politique.