Le plan Bouillie
Lénifiant sur la forme (une longue lecture). Déplorable souvent. Extrêmement bro
uillon sur le fond. Accablant et dérisoire sur certains points. Les adjectifs ne manquent pas pour décrire le prétendu plan « Espoir Banlieue » présenté par Sarkozy ce matin. Pendant la campagne, il parlait d’un « Plan Marshall » qui s’est ensuite transformé en plan « anti-glandouille » puis « Espoir banlieue », qui devait être présenté à Vaulx-en-Velin avec Fadela Amara le 22 janvier, puis critiqué (par Christine Boutin) puis présenté ce matin « en grandes pompes ». Un discours de trois quarts d’heure suivi d’ailleurs d’aucune question. Le Président aurait-il peur des questions ? Il a de quoi. Revenons sur trois quarts d’heures consternants pour la crédibilité de la parole politique dans ce pays.
L’aveu d’un terrible échec
Discours électoraliste oblige, Sarkozy en revient aux « fondamentaux ». Outre le couplet sur l’immigration, sécurité, sécurité, sécurité. Et cette phrase extraordinaire : "J'assume tout ce que j'ai dit et fait par le passé sur le sujet", juste après avoir dit que rien n’avait été fait, qu’il fallait tout commencer, discours habituel et amnésique ressassé depuis le mois de mai dernier. Il en appelle ensuite à la fin de la « loi des bandes », à la
« hausse spectaculaire des moyens des GIR (Groupes d’Interventions Régionaux) » en créant 4000 postes de policiers supplémentaires. Mais qui depuis 2002 était Ministre de l’Intérieur, qui a créé les GIR sans leur donner les moyens nécessaires, qui a supprimé d’un trait de plume et par pure idéologie, la police de proximité qui,si elle demandait quelques aménagements, est une voie intéressante reconnue par tous ? Qui a laissé prospérer l’économie souterraine, sinon le Ministre qui a supprimé une police de terrain, seule capable d’identifier les réseaux agissant dans les cités populaires, au profit d’opérations spectaculaires devant force caméras ?
Pendant plus de quinze minutes (soit le tiers de son discours), en insistant sur la dimension sécuritaire nécessaire, mais certainement pas suffisante du relèvement des banlieues, Sarkozy n’a fait que solder les comptes désastreux de sa politique menée depuis 2002.
Le Président qui annonce la démission… de l’Etat !
Quelques perles idéologiques déclenchent la consternation dans ce discours. A priori encore chef de l’Etat, même si les Français ont du mal à s’en rendre compte, Sarkozy a à deux reprises signifié la démission de l’Etat dans les banlieues ou au minimum un message éminemment contradictoire. Reprenant une des rares idées de François Bayrou au cours de l’élection présidentielle, Sarkozy a indiqué qu’il souhaitait un « représentant coordonnant l’action de l’Etat à plein temps dans les banlieues ». Le problème est évidemment pris à l’envers. Il faudrait déjà que ce « sous-préfet » (si l’on reprend l’idée de Bayrou) ait quelque chose à coordonner. Il n’y a plus ni bureau de poste, ni agence Assedic ou ANPE, ni hôtel des impôts ou caisse de sécurité sociale dans un grand nombre de quartiers populairse. Ne parlons même pas des transports alors que l’Etat consent une aumône de 500 millions € quand cela représenterait à peine le coût du développement du tramway tant nécessaire de Clichy-sous-bois.
Le plan "Espoir Sarkozy" et ses oublis
Pour faire illusion, Sarkozy était entouré de ses « Ministres », dont Fadela Amara. En réalité, son
discours a été une suite de « je » absolument terrifiante, brimant toute dynamique collective.
C’est pourtant précisément en s’appuyant sur les élus et les acteurs locaux, qui ont fait depuis longtemps de nombreuses propositions, que la problématique des quartiers populaires pourra se régler. Certainement pas en ânonnant des chiffres les uns les plus invraisemblables que les autres (100 000 par ci, 250 000 par là).
En outre, puisque Sarkozy a signifié le désengagement coupable de l’Etat, il n’a pas évoqué bien sûr l’un des sujets centraux de l’absence de résolution des difficultés des banlieues qui passe par la fiscalité locale. Totalement inique et archaïque, cette fiscalité conduit à priver les collectivités locales de toutes ressources. Ce sont pourtant elles, beaucoup plus que les agences nationales (créées puis supprimées, voir le cas lamentable de l’ANRU de Borloo) qui permettront d’initier sur le terrain, en s’adaptant à chaque logique locale, des projets fédérateurs. La remise à plat de la taxe d’habitation que demandent depuis longtemps les députés PS Manuel Valls et François Pupponi notamment, le caractère fixe de la dotation de solidarité urbaine (abaissée de manière scandaleuse encore cette année) sont des éléments indispensables de succès de la rénovation de nos quartiers. Rien non plus dans la longue communication élyséenne sur l’absolue nécessité du respect de la loi SRU (condition indispensable de mixité sociale), pourtant l’une des 312 propositions sur 316 du rapport Attali que Sarkozy avait dit vouloir « appliquer »… (assurément, on n'est plus à une contradiction près...)
De ce Plan étriqué, on pourrait retenir quelques initiatives plutôt bonnes comme celles de financer de manière pluriannuelle les associations (un bel aveu d'échec également, après avoir supprimé massivement les subventions...), à faire accéder des jeunes issus des quartiers populaires aux CPGE (ce en quoi Sarkozy ne fait que réinventer l’eau chaude après les initiatives prises par l’ESSEC et l’ESCP notamment). Mais surtout, on est frappé par la bouillie informe, souvent indigeste (éternels rappels sur le refus de l’ « excision », de la « loi des tribus »…), par le caractère idéologique de certaines mesures dangereuses et par les manques criants d’une analyse qu’on nous promettait comme « révolutionnaire ».
Une seule question : Fadela, à quand la démission ?