Souriez, vous êtes fichés...
Les critiques provoquées par le logiciel Edvige ont désormais atteint un seuil suffisant pour que le gouvernement cesse l'autisme dont il souffrait depuis plusieurs mois. Non, Edvige n'est pas le prénom de la co-listière de John McCain, mais bien un fichier visant à repertorier des informations privées sur un grand nombre de citoyens. Arrogant, le Premier Ministre expliquait il y a peu qu'il fallait cesser « les jugements inspirés par une vision très légère des choses » et de « créer des suspicions là où elles n'existent pas ». Xavier Bertrand, Michelle Alliot-Marie ou encore Brice Hortefeux confirmaient les propos de leur chef de gouvernement (les voir sur le site de rue89), avec une déconnexion des préoccupations de la population assez semblable à celle constatée il y a deux ans lors de l'épisode du CPE.
Etonnant lorsque l'on écoute leur réponse : aucun d'entre eux ne parle vraiment du contenu du fichier et encore moins de sa raison d'être, son utilité pour la République. Aucun d'entre eux n'évoque le mode de publication - un décret - qui ne permet donc pas un débat de fond sur les buts du fichier, comme le regrette Bernard Accoyer. On a d'ailleurs encore du mal à comprendre pourquoi l'Assemblée ne s'est pas emparée plus tôt de cette question, surtout dès lors que son très charismatique Président y est favorable.
Bien que tardives, et même si elles sont conditionnées par un besoin d'existence médiatique, les remarques d'hommes et de femmes politiques issus d'une droite davantage républicaine (Hervé Morin, François Bayrou ou Rama Yade) ont été salutaires. On attend désormais que leurs partis (Nouveau Centre - Modem - UMP) signent la pétition en ligne demandant le retrait du fichier, comme l'a déjà fait le Parti Socialiste.
Au-delà de la tentative de passage en force sans débat, et de la polémique partisane, il faut comprendre la logique qui sous-tend à la création de cette base de données informatique. Est-il nécessaire de recenser dans un fichier informatique des informations - comme l'état de santé ou l'orientation sexuelle - sur des personnes de plus de 13 ans exerçant des activités politiques, religieuses ou sociales, risquant de porter atteinte à l'ordre public. Si l'on participe à une manif', on est fiché ? Si l'on écrit un article critiquant la création par décret d'un fichier dangereux, c'est une atteinte à l'ordre public ?
A-t-on besoin de savoir pour assurer la sécurité de nos concitoyens qu'un ancien conseiller municipal est atteint de Parkinson ? Et comment obtenir ces informations ? Sur délation ? Tous les prêtres seront-ils classés dans la catégorie « homosexuel » ou prendra t-on la peine de se rendre au confessionnal pour tenter d'extirper des informations aux hommes d'église sur leurs orientations sexuelles ?
D'après le ministère de l'intérieur, les fichiers permettent aux autorités « de mieux connaitre leurs interlocuteurs ». Supprimons les interrogatoires alors, si l'on connaît par avance les éventuels futurs témoins! Mais qu'attend donc Eric Woerth pour réduire ce gaspillage d'argent public et réduire le déficit?
(la vidéo des guignols date de 2002; elle est toujours d'actualité)
Plus sérieusement, cette volonté de ficher, de contrôler des informations - y compris relatives à la vie privée, relève d'une logique très conservatrice. Pas étonnant d'ailleurs que la Présidente du MEDEF ait critiqué ce fichier, qui porte une atteinte aux libertés fondamentales des individus. La gauche dans sa pratique du pouvoir par le passé n'a pas toujours donné le meilleur exemple. Mais nous assistons aujourd'hui à une dérive institutionnalisée des données personnelles. Au nom de la sécurité, on place des caméras dans tous les recoins. Il est vrai que le « fichage » est effectué également sur le web, par les utilisateurs eux-mêmes sur des sites de réseau social, demandant eux aussi aux utilisateurs des informations comme la date de naissance, l'orientation sexuelle, la religion, les opinions politiques ou encore l'emploi qu'ils occupent. Certes, sur ces sites, chacun est libre de contrôler à peu près les informations qu'il indique. Pourtant, l'émergence d'une publicité ciblée sur les choix et les goûts de l'utilisateur se met en place. Il s'agit d'exploiter des données privées, censées être partagées avec ses amis en ligne dans un but commercial.
Il serait bon que dans un premier temps le Parlement fixe une loi sur la protection des données personnelles, comme l'a justement proposé, un peu tardivement, le Ministre de l'Intérieur. Dans un deuxième temps, une mission de réflexion pourrait tenter de déterminer à quel niveau l'éthique impose d'interdire la collecte d'information personnelle, en prenant en compte les risques que comporte ces fichiers lorsqu'ils tombent dans de mauvaises mains...
Etienne L.