La Marseillaise et les sifflets: Carton rouge pour le gouvernement
Mardi 14 octobre 2008, 20h35. France-Tunisie. La Marseillaise à peine entamée, de regrettables sifflets descendent des travées du Stade de France. Dans la soirée, alors que le match n'est même pas terminé, tombe un communiqué de l'UMP. Signé Frédéric Lefebvre, il est d'une pertinence certaine: si une partie du public a sifflé la Marseillaise, c'est évidemment parce que Michel Platini (mis en cause dans un communiqué ultérieur revenant sur ce sujet) ne veut pas entendre parler de l'arbitrage vidéo. Amusant non ?
Mais à l'UMP, il n'y a pas que des comiques. Mercredi 15 Octobre, Bernard Laporte dérape: « Arrêtons d'être hypocrites, ne faisons plus ce genre de matches, tout simplement, on va pas donner sans arrêt le bâton pour se faire battre. Ca, on n'a plus envie de le revivre, plus de matches contre l'Algérie, contre le Maroc, contre la Tunisie au Stade de France ». Dérapage condamné par sa ministre de tutelle et le porte parole de l'UMP, Dominique Paillé. Mais l'UMP a de la ressource et relance le débat avec la brillante idée de François Fillon qui propose d'arrêter les matchs sujets à ce type de manifestation. Histoire de mettre en colère la partie du public qui n'avait pas sifflé et de créer les conditions d'une belle bataille rangée aux cris de « Salaud, t'as niqué ma soirée foot »? Ajoutez à cela le « Nicolas, t'as niqué mes recettes publicitaires » de Martin Bouygues et la question de la sincérité de François Fillon, Roselyne Bachelot et Nicolas Sarkozy quant à la faisabilité d'une telle mesure est posée. Seulement voilà, en pleine crise financière, toutes les occasions sont bonnes pour multiplier déclarations aussi fracassantes que caricaturales sur un sujet suffisament "porteur" en termes de communication pour éloigner quelques jours la crise financière de l'esprit des français. A titre de comparaison, les sifflets de France-Maroc du 16 novembre 2007 n'avaient pas fait réagir ceux qui s'indignent aujourd'hui.
Mais sur ce type de sujet sensible, jouer aux apprentis sorciers du communiqué est une blague de très mauvais goût.
C'est élever un peu plus le mur qui se dresse entre les jeunes issus de l'immigration et le reste de la population française.
C'est faire le lit de l'extrême droite. (1)
Pour preuve, il y a cette désagréable aventure de jeudi, à l'origine de l'article que vous êtes en train de lire. A la sortie de Sciences Po, je marche en compagnie d'un ami d'origine guinéo-comorienne. Adossé au mur, un homme tend le bras, contourne ostensiblement mon ami qui se trouvait pourtant plus près de lui que moi et me glisse un tract entre les mains. Intrigué par la manoeuvre, nous nous arrêtons de marcher et mon ami demande à recevoir lui-aussi un tract. « Ah bon, ça vous intéresse ce genre de lecture ? » s'entend-il rétorquer, froidement. Et pour cause: véritable torchon xénophobe, ce « texte » intitulé « Pourquoi a-t-on sifflé la Marseillaise ? » condamne « l'arrivée massive de représentants de cultures exogènes inassimilables (à la fois en raison du nombre ET en raison de structures psychologiques/culturelles irréconciliables avec les nôtres) », qui a, selon eux, « bousillé les fondements de ce qu'était autrefois la France ».
Voilà pour l'essentiel du propos.
Entendons nous bien, je ne suis pas naïf au point de penser que ce tract n'aurait pas été diffusé si le gouvernement avait réagi de la manière appropriée. Mais en favorisant une interprétation simplificatrice, hâtive et radicale sur le mode de l'outrage volontaire à la nation de cet événement, le gouvernement et le président de la République encouragent ce type de réaction. Sans eux, ce tract ne se serait sans doute pas retrouvé Rue St-Guillaume, à l'entrée d'une université.
Pour finir, plusieurs choses simples et factuelles à propos de ces sifflets: je mets au défi quiconque de trouver qui de la France, de Nicolas Sarkozy, de Raymond Domenech ou de la Fédération française de Football, était ciblé, de faire la part des choses entre le phénomène de groupes, la dimension récréative et les revendications réelles et d'identifier les identités plurielles des siffleurs (2).
A moins que je ne me trompe, qu'il soit tout à fait possible de faire à chaud de telles déclarations radicales et péremptoires.
Dans ce cas, je vous assure, ils sifflaient ... Nicolas Sarkozy.
Thomas B.
Pour prolonger:
"Allons sifflets de la patri-i-euh", analyse juridique de l'événement, par Le Journal d'un avocat
"Avaler les sifflets" par les Cahiers du Football
(1) Le commentaire que ne manquera pas de poster ci-dessous ce cher Bisounours va vous en apporter la preuve éclatante. Si par esprit de contradiction, il venait à ne pas le faire, ce serait toujours ça de gagner ^^
(2) Sur ce sujet, cf l'interview du sociologue Williams Nuytens sur Le Monde.fr