La balladurisation de Sarkozy
C'était il y a douze ans. A peu près à la même époque de l'année. Le Monde titrait: "Pour l'opinion, l'élection présidentielle est jouée". L'article expliquait qu'Edouard Balladur était le seul candidat crédible et qu'il allait sans aucun doute succéder à François Mitterrand à la présidence de la République, quelques mois plus tard.
Nous voilà de retour, en 2007, il y a une dizaine de jours. Nicolas Sarkozy triomphe dans un sondage, où il est crédité de 55% d'intentions de vote au deuxième tour de l'élection présidentielle face à Ségolène Royal. Celui qui ne cache pas son attirance pour le pouvoir, déclare alors "Cette élection, je commence à pas trop mal la sentir".
Dans la presse, les commentaires sont encore plus dithyrambiques. Tout le monde évoque l'effondrement de Ségolène Royal. Nombreux sont les journalistes qui parlent d'"erreur de casting" concernant la nomination de la candidate du PS, et qui déroulent déjà le tapis rouge au candidat de l'UMP. Histoire d'être bien vu par celui qui, selon eux, sera le prochain président?
Oui mais voilà, ce ne sont pas uniquement les journalistes qui votent le jour de l'élection présidentielle, ce ne sont pas seulement les étudiants de sciences-po, les intellectuels, et tous ces gens qui refusent que l'on puisse s'adresser au peuple sans passer par les élites.
Car les personnes qui soutenaient Balladur en 1995, celles qui hurlent et aboient dès que Ségolène Royal parle, sont exactement celles qui, au lendemain du rejet du traité établissant une constitution pour l'Europe, expliquaient que c'était une erreur d'avoir soumis un tel texte à l'approbation du peuple, qu'il s'agissait d'un traité bien trop important pour laisser des personnes incompétentes décider de leur avenir, et qu'il aurait fallu confier la tâche au Parlement. Comme ça, il l'aurait ratifié.
Cette analyse qui consiste implicitement à souhaiter un retour du suffrage censitaire en France est absolument contraire à notre démocratie. Et les Français ne sont pas des veaux. Ils l'ont bien compris. En 1995, on a voulu leur imposer un choix qui n'était pas le leur. Ils l'ont montré en ne sélectionnant paas Edouard Balladur pour le second tour de l'élection présidentielle. En 2005, on a diabolisé le "non", on ne lui a pas laissé les mêmes moyens que le "oui" pour se défendre dans la presse. On a voulu imposer ce traité aux Français. Ils ont montré qu'ils pouvaient dire "NON" quand ce qui était mis en oeuvre ne leurs convenaient pas.
Aujourd'hui, on veut leur imposer un choix qui ne ferait pas de doute, celui de Nicolas Sarkozy. Ils disent NON. N'en déplaise aux médias, aux intellectuels et aux étudiants de Sciences Po, qui majoritairement rejettent la méthode de Ségolène Royal, les Français veulent avoir un vrai choix. Et quand ils examinent et comparent les programmes, ils comprennent immédiatement l'imposture de Nicolas Sarkozy comme ils avaient compris celle d'Edouard Balladur. Reste à savoir s'il connaîtra ou pas le même destin que son mentor.