Pinochet meurt...en toute impunité

Publié le par Elsa

Augusto Pinochet est mort d'une crise cardiaque hier, le 10 décembre 2006, jour anniversaire de la déclaration universelle des droits de l'homme. Libre, ou presque.

Pourtant ce fils de militaire chilien est bien l'homme du coup d'Etat du 11 septembre 1973, qui a entraîné la chute du gouvernement démocratique de gauche d'Allende, et la mort de celui-ci. Soutenu par les Etats-Unis, il s'auto-proclame président, et se fait passer pour le seul rempart contre le communisme. S'en suivent arrestations, exécutions, et "disparitions" d'opposants au nouveau régime, auxquelles s'ajoute la mise en place d'un dictature militaire. La chasse aux opposants s'étend à toute l'Amérique Latine (opération "Condor"), et des nombreux chiliens sont contraints à l'exil. Amnesty International parle notament de 100 000 personnes torturées ; les chiffres officiels font état d'au moins 3000 morts. En 1988, les chiliens refusent qu'il soit reconduit au pouvoir par voie de référendum. En 1999, il devient sénateur à vie (grâce à une réforme constitutionnelle qu'il avait lui-même fait passer), ce qui le place sous immunité judiciaire au Chili ! Toutefois, il est arrêté à Londres et détenu pendant un an et demi, jusqu'à ce que ses avocats le fassent sortir de prison à cause de son état de santé qui l'empêcherait soit-disant de participer au procès. En 2000, il retourne au Chili où une plainte a été déposée contre lui pour la première fois, dans une affaire prise en charge par le juge Guzman.
 


Il est clair et incontestable que Pinochet a mis en place une dictature militaire sur le Chili, qui s'est prolongée plusieurs années après son départ du pouvoir. Il est tout aussi clair et incontestable que les droits de l'homme ont été massivement bafoués au Chili de 1973 à 1988, et que Pinochet est directement responsable de nombreux crimes perpétrés contre ses opposants politiques. Pourtant il est mort sans avoir été complètement jugé.
Au Chili, les réactions ne sont pas univoques. Ainsi, selon le sondage du journal chilien La Tercera, seuls 55% des chiliens sont opposés à lui donner les honneurs d'ex-président, bien que 72% d'entre eux sont opposés au deuil national. Nombreux sont les indifférents. Dimanche, sa mort ne faisait même pas la une de toute la presse chilienne. Plusieurs de ses partisans se sont même rassemblés devant l'hôpital militaire où il est décédé. Grossièrement, il semble que la gauche le condamne unanimement, tandis que la droite (bien qu'embarrassée) rappelle qu'il est l'homme du redressement économique. "Lo que perturba a la derecha es cómo abjurar de un régimen que mordenizó la economia et violó los derechos humanos. ¿ Es posible rechazar esto y suscribir aquello ?", comme l'écrit Héctor Soto, journaliste du même journal (ce qui perturbe la droite c'est comment renoncer à un régime qui a modernisé l'économie et violé les droits de l'homme. Est-il possible de rejeter ceci et d'adhérer à cela ?)
 


En quoi tout cela nous concerne-t-il et doit nous interroger sur notre propre politique nationale ? Certes, le travail de mémoire appartient aux chiliens, et à eux seuls. Mais se pose la question de l'ingérence internationale en matière de crimes contre l'humanité, ou du moins de violations des droits de l'homme perpétrées par un gouvernement. A mon sens, les Cours Pénales Internationales sont légitimes. Si l'on considère les droits de l'homme comme universels, alors la souveraineté juridique des Etats doit s'arrêter là où commencent les violations massives de droits humains, perpétrées par ou sous la complicité des gouvernements. Sans cela, l'individu vivant sous dictature ne dispose d'aucune protection. Il est vrai que les droits de l'homme restent un concept occidental, mais ce genre de critiques ne s'appliquent pas à un pays comme le Chili, dont l'histoire et la culture restent étroitement liées à celles de l'Occident.

Ensuite, il est temps de rappeler que la dignitié de la personne humaine est d'une manière générale supérieure aux intérêts économiques, quels qu'ils soient. Certes, les droits économiques, sociaux et culturels font partie des droits de l'homme dits de nouvelle génération, et il est noble et légitime de les défendre... à condition que les droits de première génération soient d'abord défendus et respectés, à commencer par la liberté d'expression, l'égalité en droit, le droit à la justice et le droit à la sûreté. Cela sonne comme une évidence, pourtant toutes les réactions ne vont pas dans ce sens, y compris en Europe. Dans certains esprits, Pinochet reste avant tout l'homme du redressement économique. 
Derrière les discours et les déclarations de principe, se trame donc l'éternelle question : un pays en voie peut-il concilier démocratie et développement économique ? Par exemple, Singapour, qui fait aujourd'hui partie des pays "développés", l'aurait-il été sans le régime autoritaire des années 70 et 80 ? Oui, selon moi. Un pays impregné de culture démocratique permet d'instaurer un libéralisme régulé et un système de justice indépendant, condition sine que non au développement humain. Voyez l'Inde, voyez à l'inverse la Syrie, par exemple. En revanche, on ne peut jamais savoir ce que donnera une dictature militaire : si certaines redressent un pays, nombreuses sont celles qui le ruinent un peu plus. En tout état de cause, la justice internationale doit pouvoir protéger chaque individu dont les droits de l'homme seraient violés, lorsque de telles exactions sont couvertes par un gouvernement, et quels que soient les "impératifs" pour le justifier.
 

Deuxièmement, il est grand temps que la politique étrangère des démocraties soit placée sous le contrôle de l'opinion publique, comme l'est déjà la politique intérieure. Pour cela, les média ont un rôle énorme à jouer ; il n'y a pas que le conflit israélo-arabe qui mérite les gros titres. Tout comme les Etats-Unis doivent se pencher sur leur propre histoire, qui a conduit le gouvernement à soutenir des coups d'Etats et des dictatures, de même nous devons nous pencher sérieusement sur l'action de la France à l'étranger. Il est facile de fustiger les Etats-Unis, mais combien de dictateurs africains sont en place grâce à la France ? Par exemple, François-Xavier Vershave, dans Noir Silence, tenait les "trois E" pour responsables des "évènements" du Congo : Etat français, Etat-major, Elf. D'accord, c'est l'Afrique, d'accord c'est compliqué, d'accord on ne peut pas appliquer dans ces pays les mêmes recettes que chez nous. Il n'est dans l'intérêt de personne que nous restions immobiles face à des situations politiques tragiques à l'étranger. Dès lors, toute action diplomatique ou militaire française à l'étranger est une forme d'interventionnisme. Certes, mais il s'agit de trouver les limites à ne pas franchir. N'est-ce pas là que commmence "l'ordre international juste" ?

Le premier objectif de toute politique étrangère est d'oeuvrer pour la paix internationale, et de contribuer à cet "ordre juste". Ca n'est pas qu'une question de beaux discours naïfs ; c'est tout simplement l'intérêt, à long-terme, de n'importe quelle nation libre. Il est temps de cesser les politiques étrangères de très court terme, au nom d'intérêts immédiats ; elles se retournent trop souvent contre nous. Il est dans l'intérêt de tous les peuples que ses voisins vivent également en paix, dans des Etats de droit. Lutter contre l'impunité, à Santiago, Paris ou Kinshasa, est un devoir.

 
Je ne peux que terminer sur la célèbre morale de La Fontaine...
Selon que vous serez puissant ou misérable,
Les jugements de cour vous rendront blanc ou noir


Elsa
 

Publié dans Point de vue militant

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Elsa 13/12/2006 21:07

(...et torture)
 
 

Diego 13/12/2006 17:44

Super intéressant l'article surtout en ce qui concerne la prise de conscience de l'opinion publique.La France, par exemple, est aussi responsable de ce qui s'est passé au Chili. Ce sont des entraîneurs français, anciens d'Algérie qui ont formé les officiers de l'armée chilienne et qui leur ont appris la technique du putsch et du combat de rue. Les anciens d'Algérie ont théorisé ce qu'ils avaient fait pendant la bataille d'Alger.

Elsa 13/12/2006 16:06

...
 
"la justice divine", nouvelle source du droit ? (en prévision du galop de samedi...)
 
bon bref, vivement la victoire de la gauche moi je dis.

Adrien 13/12/2006 15:24

Ce matin on pouvait lire dans Vaucluse matin, édition locale du Dauphiné libéré, l'interview de Jean-Michel Ferrand, député UMP proche de Nicolas Sarkozy. On lui demande de commenter un voyage qu'il a fait au Chili en ... 2001. C'est d'une actualité brûlante !
Le sommet de l'article est atteint à la dernière question : "quelles pensées vous inspire la mort d'Augusto Pinochet ?" La réponse du député est la suivante: "je crois qu'il a expié ses fautes, au moins devant la justice divine" ...
Et ce mec là est député de la République ! Et c'est avec des gens comme ça que Sarkozy veut faire vivre à la France une rupture tranquille.

Elsa 12/12/2006 15:13

Dans ce cas là c'est certainement parmi ce qu'il y a de plus effrayant.
Admettons qu'on crée des régimes (quels qu'ils soient) au nom d'une idéologie, ils ont tous pour fin ultime l'homme. Homme libre, homme sécurisé, homme pur, blablabla que sais-je.
Si on veut une économie florissante pour qu'on soit tous riches, passe encore.  Mais si le but de la dictature est l'économie et pas l'homme, c'est typiquement absurde. Et franchement effrayant.
Mais je voulais aussi sans le dire rebondir sur un article dans le blog de l'UMP, qui critique "l'ordre international juste", et ségolène osant dire qu'il ne faut pas tout faire en fonction des intérêts de la France (qui sont souvent les intérêts apparents à court terme, comme je l'ai dit).