Pourquoi le gouvernement a délibérèment pris les Français (et les syndicats) "en otage"
La grève a été reconduite aussi bien à la SNCF qu'à la RATP et dans plusieurs entreprises publiques de transport. Les niveaux de mobilisation, même s'ils diminuent, restent très élevés. A Paris particulièrement mais aussi dans le reste de la France (liaisons TER notamment), la gêne occasionnée est évidemment importante. Chaque jour, les journaux télévisés nous renseignent d'ailleurs suffisamment sur les mille et un récits de "galère" de nos concitoyens.
On peut parfaitement comprendre l'exaspération de certains de nos concitoyens. Mais il ne faut pas qu'ils se trompent de cible. Le Président, le gouvernement et la majorité actuels sont pleinement responsables de cette situation. Jamais les conditions d'un véritable dialogue social et d'une réforme - nécessaire - des régimes spéciaux n'avaient été aussi bien réunies. De la CGT à la CGC en passant par la CFDT, la plupart des syndicats y sont clairement ouverts. Par la stratégie pour laquelle il a opté, le gouvernement a donc créé les conditions d'un rapport de force qui s'exprime aujourd'hui et dont le contrôle par les syndicats est difficile à partir du moment où la "base" (c'est-à-dire les salariés) se sont fortement impliqués dans le mouvement.
Histoire d'un gouvernement irresponsable
Une rapide chronologie des événements permet pourtant de rappeler à quel point le gouvernement a ostensiblement souhaité l'épreuve de force :
- le 8 septembre, alors qu'il était déjà inexistant, François Fillon décide de faire un coup d'éclat sur Canal + (émission Dimanche +) en expliquant que "la réforme des régimes spéciaux est prête [et qu'il] attend le signal du Président" ;
- le 11 septembre, en réponse à la précipitation de son Premier ministre, Sarkozy précise qu'"un peu de méthode ne ferait pas de mal" mais qu'il faudrait toutefois revenir sur cette situation "indigne"(sic) que représenteraient les régimes spéciaux ;
- le 18 septembre, Sarkozy présente la "feuille de route" du gouvernement, censée ouvrir des négociations, alors, qu'en dehors de concessions purement corporatistes accordées à la FGAAC pour briser le front syndical, cette feuille de route ne sera jamais retouchée. Les prétendues "négociations" sont toutefois censées durer un mois ;
- le 18 octobre, après s'être confrontés à un mur, la totalité des syndicats de la SNCF, de la RATP, d'EDF, de GDF et d'autres entreprises ont donné un mot d'ordre de grève de 24 heures non reconductible. Ces grèves témoignent d'une participation record (plus de 75% de grèvistes par exemple à la SNCF, soit beaucoup plus qu'en 1995).
- Dès le lendemain de cette grève, la totalité des syndicats, qui ont fait preuve d'une grande responsabilité en limitant cette grève à une seule journée, propose au gouvernement la possibilité d'organiser des rencontres tripartites Etat-entreprises-syndicats. Le refus du gouvernement est catégorique. De manière quasi autistique, Xavier Bertrand prétendra ensuite pendant plusieurs semaines entendre les revendications des syndicats alors qu'ils refusent ce principe simple d'organisation des négociations. François Chérèque, l'artisan de l'accord de la réforme des retraites en 2003, explique que "le gouvernement veut aller à l'affrontement". Qu'y a-t-il effectivement à mettre sur la table quand François Fillon déclare dans le JDD du 11 novembre, deux jours avant la grève, qu'"il 'y a plus rien à négocier" ?
La stratégie du pourrissement
Pourquoi ce refus obstiné de la part du gouvernement du tripartisme a-t-il cédé la veille du lancement de la deuxième vague de grève, c'est-à-dire mardi dans la nuit ? Quelle différence peut-il y avoir entre une négociation entreprise par entreprise dans laquelle est représentée l'Etat et une négociation globale alors qu'il s'agit d'entreprises publiques dont toutes les directives émanent directement du Ministère du Travail voire de l'Elysée ? Pourquoi la lettre envoyée par Xavier Bertrand le premier jour du conflit (mercredi dans l'après-midi) reprend-elle des demandes formulées par les syndicats il y a plusieurs semaines, jamais considérées par le Ministre ? La stratégie de la majorité en place est claire. Elle se fait malheureusement aux dépens des Français. Elle vise très clairement le pourissement du mouvement.
La quasi-totalité des syndicats français s'avouent clairement réformistes. Depuis l'arrivée de Bernard Thibault à la tête de la CGT, la centrale syndicale signe plus de 60% des accords d'entreprise. Elle peut donc difficilement être accusée de jusqu'au-boutisme. Ne parlons pas de l'UNSA, de la CFTC ou de la CFDT qui ont souvent même fait preuve d'une très (trop ?) large ouverture.
L'ambition de la majorité actuelle est de tenter de ringardiser totalement le mouvement social actuel pour que par ricochet, les leaders syndicaux - pourtant réformistes - soient totalement décrédibilisés dans les négociations futures (contrat unique, fusion ANPE-UNEDIC...). Une fois la grève lancée, et au vu des attaques en sorcellerie dont ont été victimes certaines catégories de salariés bénéficiant des régimes spéciaux, la difficulté pour les centrales syndicales consistera à maitriser les mouvements. Les dirigeants syndicaux veulent négocier mais ne peuvent pas non plus se couper de leurs adhérents dont ils détiennent la légitimité. L'oukaze proférée ce soir par Xavier Bertrand, signifiant qu'il fallait choisir entre la grève et la négociation en est la parfaite illustration.
Libérez la démocratie sociale !
L'UMP n'ayant plus peur de rien dans sa soi-disant chasse aux "privilèges", elle rêve d'une nuit du 4 août à l'envers. Le secrétaire général délégué de l'UMP (et président du Conseil général des Hauts-de-Seine), Patrick Devedjian, n'a effectivement pas hésité à appeler aujourd'hui l'UMP à organiser des "contre-manifestations". S'il a été vite désavoué par l'Elysée, ce qui pourrait passer comme une bourde de plus pour notre ami d'Anne-Marie Comparini témoigne du climat de revanche sociale qui semble animer la majorité toute entière.
Avec cette méthode, c'est en tout cas la démocratie sociale qui risque d'être en grève sur notre territoire et elle risque malheureusement de durer au minimum 4 ans et demi...
NB : selon les estimations du Ministère de l'Economie et des Finances, le "coût" (toutefois difficile à mesurer) d'une journée de grève en Ile de France est de 150 millions €. Rappelons que la réforme des régimes spéciaux, sous sa mouture actuelle, va rapporter 200 millions € l'année prochaine...