La sortie de crise passe par la réforme de la gouvernance d’entreprise

Les récents scandales le prouvent, les rémunérations des grands patrons français ont atteint des niveaux qui dépassent l’entendement. Parachutes dorés, stock options, inflation du salaire de base, les patrons du CAC 40 ont été particulièrement gâtés ces dernières années. Le grand gagnant est le fameux « Zach », entendez par là Antoine Zacharias, dont l’éviction de la direction de Vinci en 2006 lui a permis de se constituer une modeste fortune de 250 millions d’euros, notamment grâce au soutien d’Alain Minc, membre du comité de rémunération du groupe à l’époque.
Entre temps, la donne a changé. Avec la crise, les projecteurs sont désormais braqués sur les dirigeants dont le manque de clairvoyance et les comportements « bling bling » en ont fait les coupables tout désignés d’une crise qu’ils n’ont pu empêcher ni même prévoir. Même leur ami intime, Nicolas Sarkozy s’est mu en pourfendeur du capitalisme lors d’un discours à Toulon aux accents du NPA. Le même Alain Minc impliqué dans Vinci a lancé lui aussi un appel désespéré et émouvant aux grands patrons du CAC 40 : « je suis aujourd'hui inquiet pour vous car je ne comprends ni vos réactions, ni vos raisonnements, ni - pardonnez-moi le mot - votre autisme". Et pourtant les scandales continuent : dividendes reversés aux actionnaires des principales banques françaises, bonus pour les dirigeants, golden parachutes, ou encore golden hello comme les 400 000€ que va toucher Frédéric Lemoine, nouveau président du directoire de Wendel lors de sa prise de fonction.
Les discours d’intention des dirigeants, les blâmes moralisateurs de l’UMP et du gouvernement ou les chartres de conduite du Medef se révèlent d’une inefficacité prévisible dans un pays où le droit ne repose pas sur la soft law. D’autant plus que les autres Etats l’ont compris, les Etats-Unis d’Obama en tête qui ont même voté une loi fixant une limite aux revenus des dirigeants américains.
Il faut donc légiférer en la matière rapidement et ce pour répondre à deux nécessités.
Il s’agit tout d’abord d’une nécessité sociétale. Toute société repose sur un contrat fixé de manière inconsciente entre ses membres. Lorsque celui-ci se brise, la situation devient grave : des émeutes éclatent, des manifestations virent à l’affrontement violent, des citoyens s’en prennent à des bouc-émissaires désignés et dans certains pays existe même un risque de guerre civile. Les crises mettent généralement ce contrat à rude épreuve. Dès lors, tout fait irrationnel d’une frange de la population, tout comportement délétère, toute différence trop marquée choque, indigne et peut avoir de lourdes conséquences. Nicolas Sarkozy le sait bien, il n’aurait pas adopté un discours moralisateur frisant l’extrême gauche sinon. Pour l’instant les détentions de cadres dirigeants restent sans gravité et les banlieues ne se sont pas embrasées. Mais la situation pourrait très vite s’emballer et prendre des proportions incontrôlables.
Il s’agit ensuite d’une nécessité économique. Au sein des entreprises, l’irrationalité des rémunérations des dirigeants, supposée proportionnelle à leur performance, s’avère contre productive. Des écarts trop marqués entre les dirigeants, les cadres et les employés créent un véritable plafond de verre entre chaque strate et nourrit la rancune, la jalousie et la résignation des subordonnés. Ceux-ci sont d’autant plus démotivés qu’on leur demande de travailler plus pour gagner moins, sachant qu’ils seront peut être licenciés le lendemain et l’entreprise en faillite le surlendemain. Par ailleurs, les investisseurs étant particulièrement sensibles au climat politique et social, chaque grève, rappelons le, ayant un coût économique certain, ces derniers pourraient sanctionner les marchés dans lesquels les entreprises concernées ne font rien pour tenter de réduire le risque social. Enfin, la crise va avoir des répercussions sur les principes de bonne gouvernance et les indicateurs en la matière pourraient se montrer plus pénalisants à l’égard des entreprises rémunérant de manière exagérée leurs dirigeants.
L’interdiction des stock options, la fin des golden parachutes et golden hellos, l’encadrement du niveau du salaire de base des dirigeants sont autant de mesures défendus par le Parti socialiste sur lesquelles le gouvernement va bien être obligé de se pencher. Elles ne doivent néanmoins pas occulter un problème de gouvernance économique plus large à l’origine de la crise actuelle et dont les scandales liés aux rémunérations des dirigeants ne constituent que la partie émergée de l’iceberg.
Il convient en effet de mettre de l’ordre plus généralement dans la gouvernance d’entreprise, c'est-à-dire dans la manière dont une entreprise est dirigée par ses dirigeants, ses administrateurs et les différents comités qui la régulent. Depuis plusieurs années les Etats ont pourtant instauré des règles comme la création d’un comité d’audit pour s’assurer de la régularité des comptes, celle d’un comité de rémunération afin d’encadrer les revenus des dirigeants, ou encore l’introduction d’administrateurs indépendants en France chargés d’apporter un regard moins partial et de long terme sur les stratégies d’entreprise. Force est de constater que les différents comités et les administrateurs des grandes sociétés n’ont pas joué leur rôle. Découvrant souvent les documents à la dernière minute, présents dans plusieurs conseils d’administration voire même président d’une autre société, les administrateurs ne se montrent pas à la hauteur de leur travail.
Ils ont ainsi donné l’aval à certaines pratiques spéculatives impensables. Les banques, si agaçantes avec les particuliers les moins aisés, n’ont pas hésité à prêter à des hedgefunds, sous prétexte que ceux-ci offraient un rendement plus intéressant. Les hedgefunds ne sont pourtant que des machines spéculatives, ultra puissantes en période de croissance mais en faillite dès les premiers soubresauts de la crise, soit une destination bien risquée pour l’épargne des particuliers. Les conseils d’administration ont également avalisés toutes les stratégies de down sizing, pratique visant à réduire une entreprise au strict minimum, c'est-à-dire en se séparant des activités les moins rentables et du maximum possible de ses effectifs, quitte à s’interdire toute stratégie de long terme pour privilégier une forte rentabilité à court terme.
La encore, il apparaît nécessaire d’améliorer par la loi la gouvernance d’entreprise car les textes de bonnes intentions du Medef ne suffisent plus. L’augmentation du nombre de représentants des salariés au sein des conseils d’administrations (moins de 4% des effectifs actuels) et des représentants de l’Etat apparaît aujourd’hui vitale. Ce sont en effet les deux seuls acteurs capables de proposer une stratégie à plus long terme. Leur présence pourrait par ailleurs inciter les administrateurs et les dirigeants à être plus vigilants vis-à-vis des pratiques népotiques qui existent dans ce milieu et des stratégies inconscientes telles que la pratique du prêt aux hedgfunds. Pourtant, le gouvernement français ne fait rien en la matière. Or, la réforme de la gouvernance d’entreprise est primordiale car la sortie de crise ne passera que par l’assainissement de l’économie.
Il faut donc en finir avec la politique de l’autruche et prendre à bras le corps ces problèmes internes à l’entreprise. Ce n’est pas un lieu réservé à la droite ni à l’attentisme, mais un univers pour lequel les socialistes ont des propositions concrètes et vigoureuses capables d’assurer une reprise de l’économie plus rapide et durable.
Arnaud L.
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