« Travailler plus pour gagner plus » : au carrefour de léconomie de comptoir et du Saint Esprit
« Nous voulons faire en sorte que les Français puissent travailler plus pour gagner plus », qui n’a jamais entendu cette vieille rengaine qui habite le discours d’une droite française tétanisée par le spectre d’une société du loisir depuis le Front Populaire ?
Nicolas Sarkozy propose dans son projet (encore qu’il s’agit à proprement parler du projet législatif de l’UMP et non du projet présidentiel) de traduire concrètement cette volonté en facilitant le recours aux heures supplémentaires par la suppression des charges qui pèsent sur elles et en les rémunérant mieux.
Faciliter les heures supplémentaires n’est pas nouveau et s’il fallait un exemple pour relativiser l’innovation que constitue le projet de Nicolas Sarkozy, ces propositions en sont un bon. Depuis 2002, la droite a, sur fond de discours sur le « temps choisi » (rhétorique de la proposition de loi Ollier-Novelli) ou le « libre choix », successivement relevé les plafonds de contingents annuels d’heures supplémentaires.
Faciliter les heures supplémentaires au nom de l’emploi et du libre choix procède pourtant de deux non-sens dans lesquels persiste le candidat Sarkozy. A croire que l’UMP, si prompte à louer les vertus de l’entreprise, n’y a jamais mis les pieds...
Rares sont d’abord les salariés qui peuvent choisir leur temps de travail. Nier cette évidence, c’est ignorer la réalité du rapport de forces qui existe (sans sombrer dans les discours faciles sur les patrons) entre l’employeur et le salarié. Sans invoquer Marx pour autant, ce lien de subordination est le socle même de cette abomination qu’est le droit du travail.
Ensuite, tout chef d’entreprise rationnel vous dira que ce qui est déterminant sur le tableau de bord de son entreprise pour définir le volume d’heures travaillées, c’est le taux de remplissage anticipé de son carnet de commandes. Logique. On peut trouver la théorie keynésienne vieillissante, il est cependant des fondamentaux qui restent incontestables.
Dans ces conditions, par quelle opération du Saint Esprit serait-il possible qu’un employeur ait recours à un volume d’heures de travail plus important, indépendamment d’une relance de la croissance ?
C’est dans cette impasse que s’engouffre l’UMP. Elle prend au contraire le risque, comme cela s’est confirmé depuis 2002 avec les mesures d’augmentation du contingent d’heures supplémentaires, d’appauvrir la croissance en emplois, à rebours des 35 heures. En donnant aux employeurs la possibilité de jouer sur les heures supplémentaires, on prend le risque de voir une éventuelle reprise économique tarder à se traduire par une reprise de l’emploi : les employeurs auront alors la possibilité, à un moindre coût et ils auront « économiquement raison », de répondre à une reprise des commandes par plus d’heures supplémentaires, différant ainsi de nouvelles embauches. « Travailler plus » certes mais quid du « travail pour tous » ?
Notre pays a besoin de réponses radicalement différentes. Ces réflexions sur les heures travaillées sont vaines sans retour de la croissance. Sauf à croire encore à la « loi des débouchés », elles ne sont pas le préalable de la croissance.
Il faut certes agir sur l’offre, car notre pays traverse une crise d’offre, en misant sur notre système éducatif et en renforçant massivement notre effort de recherche et développement. Il faut aussi agir sur la demande en augmentant le pouvoir d’achat des Français. C’est ce que propose Ségolène Royal avec l’augmentation du SMIC et des petites retraites, par le plafonnement des frais bancaires qui étranglent les ménages modestes et par la mise en place d’un « bouclier logement ».
Ségolène Royal ne prétend certes pas révolutionner l’économie mais elle peut se targuer de ne pas trop attendre des fragiles préceptes de l’économie de comptoir !
Bastien Taloc