La gauche, le marché et le capitalisme : pour un nouveau credo économique

Publié le par Section socialiste de Sciences-Po

L’emploi indistinct des notions de marché et de capitalisme est monnaie courante dans le discours aussi bien de la gauche que du néolibéralisme. Pourtant, il y a une réelle ambiguïté voire une contradiction entre ces deux concepts. Lever cette ambiguïté doit être un défi pour les socialistes s’ils veulent se doter enfin d’une doctrine économique claire, enjeu central de la rénovation…

 

 

Marché et capitalisme : le piège d’une imposture

 

Dans un contexte marqué par la nécessité de la rénovation, un des points sensibles et le plus souvent mis en avant est incontestablement la clarification du discours économique de la gauche et notamment de son rapport au marché et à l’entreprise.Fernand-Leger-copie-4.jpg A la lecture de certaines publications, textes de réflexion ou déclarations, on peut pourtant être frappé par une ambiguïté récurrente : l’emploi indistinct des mots « marché » et « capitalisme » comme s’il s’agissait de deux synonymes qu’il serait possible d’amalgamer, tantôt pour les assumer, tantôt pour s’y opposer.

 

Or le marché et le capitalisme sont deux choses tout à fait différentes. Le premier renvoie à un mode de régulation fondé essentiellement sur la concurrence et – condition par excellence d’une concurrence effective – l’atomicité des acteurs. Le second se définit davantage comme un mode de propriété et un processus. S’il est particulièrement difficile à définir – François Perroux parlait du capitalisme et de ses innombrables définitions comme d’un « mot de combat » – le capitalisme renvoie essentiellement en réalité à la propriété des moyens de production par des acteurs privés qui cherchent à concentrer et accumuler du capital afin d’atteindre une taille suffisante pour occuper une position dominante sur un marché, se mettant ainsi à l’abri de la concurrence.

 

Le capitalisme rassemble donc deux éléments fondamentaux qui sont difficiles à distinguer tant ils sont liés : un mode de propriété et un processus de concentration et d’accumulation du capital aboutissant à la constitution d’entités économiques dont la taille est susceptible de remettre en cause l’atomicité des acteurs et d’engendrer inégalités et inefficacité.

 

La contradiction entre le marché, mode de régulation, et le capitalisme en tant que processus est ici aisément perceptible : le premier favorise l’innovation, la concurrence au profit du consommateur et est tout à fait compatible avec l’émancipation individuelle ; le second, par sa logique de concentration porte in fine de sérieuses atteintes à la concurrence, provoque des déséquilibres et, parce qu’il engendre un déséquilibre des rapports de force, peut être source d’exploitation et de domination. Il constitue en définitive une perversion de l’économie de marché.

 

Le contraste est alors saisissant et l’on voit mal d’où pourrait provenir une confusion entre ces deux termes. Il y a pourtant une relation entre capitalisme et marché. Le marché, loin de toute la perfection des théories microéconomiques de la fin du XIXème siècle, peut porter en réalité, s’il n’est pas régulé par la collectivité, les germes d’une dérive vers la concentration inhérente à la dynamique du capitalisme. La multiplication des déséquilibres entre acteurs, au profit d’entreprises qui dominent progressivement le marché peut le faire dériver vers une situation que Schumpeter, à la fin de son œuvre, avait admirablement décrite : une configuration dans laquelle se constituent des « technostructures économiques » aucunement incitées à innover.

 

Or, le discours néolibéral, depuis les années 1970, contribue à brouiller habilement le message en promouvant le capitalisme sous les traits de l’économie de marché.

 

Dupe des apparences et victime d’un discours économique condamnant ou se méfiant au moins du marché et du capitalisme indistinctement, la gauche est tombée dans le piège de cette imposture intellectuelle.

 

Il lui revient aujourd’hui de lever l’ambiguïté et d’affirmer haut et fort sa préférence pour un marché régulé, qui doit faire une place à l’intervention publique afin de le prémunir de toute dérive et déséquilibre qui en menaceraient le fonctionnement et l’esprit même. Cette vision implique une reconnaissance de la légitimité des politiques de concurrence[1], à condition qu’elles n’empêchent pas les synergies nécessaires à la politique industrielle et qu’elles adoptent la maximisation du surplus du consommateur comme critère de référence.

 

En revanche, cette adhésion au marché, n’est pas une adhésion au capitalisme, au contraire : c’est parce que nous sommes attachés au marché que nous voulons combattre les risques de dérives que peut comporter le capitalisme. Nous adhérons au marché, contre le capitalisme en tant que dynamique tendant à la perversion de l’économie de marché. En effet, si, par opposition au communisme, nous privilégions la propriété privée des moyens de production, nous combattons les abus de position dominante qui serait source d’inégalités et d’inefficacité.

 

La gauche doit donc prendre garde de ne pas, à la hâte et pour satisfaire aux simplifications du discours journalistique en période de rénovation, dire qu’elle assume indistinctement un attachement au marché et au capitalisme sans lever cette ambiguïté.


Pour une approche pragmatique du marché

La reconnaissance de l’efficacité du marché comme mode d’allocation des richesses ne signifie cependant pas que sa logique soit légitime dans tous les secteurs. S’il ne fait pas de doute que des entreprises privées peuvent être investies de missions de service public, la privatisation de certains secteurs pose question.

D’un point de vue purement économique, l’ouverture à la concurrence du secteur de l’énergie centraleEDF-copie-1.jpgest-elle réellement porteuse d’une plus grande efficacité, sachant qu’elle entraînera inévitablement la transformation d’un marché monopolistique en un marché oligopolistique ?
Compte tenu de la lourdeur des infrastructures nécessaires, il est en effet inenvisageable que plus de trois entreprises se partagent le marché français. Or l’oligopole incite inévitablement les opérateurs à s’entendre sur les prix et ce au détriment du consommateur, comme le montrent les ententes dans le domaine de la téléphonie mobile (sur les tarifs des SMS ou des communications internationales par exemple). Mais il y a plus. Pour les socialistes, l’accès à l’énergie constitue un droit fondamental qui peut légitimer un contrôle des prix. En outre, ce secteur est aujourd’hui au cœur de considérations géopolitiques et le marché du gaz est particulièrement vulnérable aux caprices de la Russie, ce qui incite plutôt à conserver un opérateur unique, afin de peser davantage dans les négociations avec Gazprom.

Mais il existe d’autres secteurs dans lesquels il peut être utile, voire vital de préserver des opérateurs publics, en situation de monopole ou de complémentarité avec les acteurs privés
. On peut penser par exemple aux secteurs de l’éducation ou de la culture. Si l’on ne peut que se réjouir de la diversification de l’offre générée par l’ouverture des ondes et des canaux télévisuels, l’existence de chaînes de radio et de télévision publiques a vocation à assurer des missions complémentaires, pédagogiques, culturelles et non soumises à des impératifs de rentabilité. Et elle y réussi, au moins partiellement.

Loin de tout dogmatisme, il importe donc de débattre librement du champ et des modalités de l’intervention de l’Etat.
Après avoir redéfini dans un premier temps les missions d’intérêt général au regard des besoins et des attentes actuelles de nos concitoyens, le débat politique devra déterminer ensuite si ces objectifs peuvent ou non être atteints par des acteurs privés évoluant sur un marché concurrentiel. Pourtant, trop souvent, le débat reste bloqué car ces deux  temps de la réflexion sont confondus, la deuxième étape constituant dans beaucoup d’esprits un préalable.

 

De même, reconnaître l’efficacité de la régulation par le marché ne signifie pas que la planification doive être systématiquement vouée aux gémonies. En effet, les marchés répondent souvent à des logiques court-termistes et ne sont pas nécessairement à même d’assurer les investissements nécessaires pour faire face aux grands défis de demain (réchauffement climatique, économie de l’innovation, sauvegarde de la diversité culturelle, etc). Que ce soit dans le domaine de la politique industrielle, de l’environnement ou de la culture, le politique reste donc pleinement légitime pour fixer des orientations de long terme et veiller à leur mise en œuvre, par des acteurs tant publics que privés.

 

La distinction entre les notions de marché et de capitalisme est donc particulièrement importante et surtout féconde en réflexions sur des thèmes tels que la politique industrielle ou l’environnement. Elle doit constituer pour la gauche la matrice et l’armature d’un discours économique sans ambiguïté, assumé, capable de voir dans un marché régulé un instrument possible au service de ses objectifs.

 

Sandra Desmettre et Bastien Taloc


[1] C’est, de ce point de vue, toute la difficulté et l’ambiguïté de l’action de la Commission européenne, perceptible dans son Livre blanc de 1994 sur la compétitivité : politique de concurrence ou promotion de « champions industriels » au nom de la compétitivité européenne ? La voie est étroite.

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Ghassan Fawaz 02/02/2008 20:59

J'espère que la longueur de cette article que je fais paraître paralèlement sur mon site "ghassanfawaz.com" ne découreera pas le lecteur.


La Gauche, le parti socialiste et le marché.

Du bon usage du Sarkozy.




1- Le "Sarkozy" comme le "Thatcher" sont des gouvernements de droite dont l'action a aussi pour effet d'aplanir au profit de la gauche politique un terrain économique et social que ladite gauche était incapable de traiter de par ses limitations structurelles et mentales. En retirant les entraves qui l’handicapaient, ils revigorent cette gauche : on ne prépare pas le terrain pour l’adversaire uniquement par l'échec, mais d'une certaine façon aussi en réussissant. La gauche mitterrando-bérégovoyenne avait en son temps déminé le terrain social, financier et idéologique à une droite trop empêtrée dans ses schémas sociaux gaullistes pour oser s'atteler à la besogne, l’aidant à se décomplexer face à l’argent et à la mondialisation.

2- Dans la plupart des pays de vieille démocratie, la constitution d’une majorité électorale s’effectue par un déplacement réduit d’électeurs. Une victoire à 52/48 est dite nette, à 55/45 écrasante : cela est abusivement relatif, mais sans doute a-t-on besoin d'épithètes excessifs pour gagner en assurance.
La victoire « nette » d’un Sarkozy avec 53% des voix se jouerait (théoriquement) sur un déplacement de 3% du corps électoral. Même si, en réalité, d’une élection à l’autre ce faible pourcentage résulte de la compensation de mouvements électoraux plus importants en sens politiques inverses et de la relève électorale générationnelle, le nombre d’électeurs en mouvance réelle demeure assez limité. Ce faible écart électoral, ajouté à l’affaiblissement des axes conflictuels dans les pays occidentaux, rend l’alternance facile et presque régulière : le déminage du terrain pour le camp d’en face par l'échec ou la réussite est normalement générateur d’une nouvelle majorité. D’autant plus que l’importance du socle électoral régulier dans chaque camp –malgré l’affadissement des enjeux– le met à l’abri d’une déliquescence : il s’agit plus de réveils électoraux que de résurrections, rarement de renaissance et presque jamais de naissance.

3- Avoir obtenu 47% des voix, ce qui constitue une assise plus qu’honorable pour de futures victoires, peut pourtant conduire à une quasi-débandade. Les partis dits de gouvernement, à la différence des partis militants, ne se connaissent d'existence que dans le miroir gouvernemental. Seule leur implantation au niveau des collectivités locales leur donne une « persistance » (ce qui amène par exemple François Bayrou, avec près d'un cinquième du corps électoral et soixante mille adhérents à son parti, à être considéré et se considérer en traversée du désert (!))
Au contraire, les partis militants, situés aux extrémités de l’échiquier politique, continuent à faire leur beurre en dehors de la période électorale par des moyens de présence plus quotidiens et plus tenaces que le bulletin de vote et le tract électoral. Leur relativement faible score aux élections ne les empêche pas de se déployer entre deux échéances, pouvant avoir un impact démesuré dans leur camp général : qui n’est pas sans dénaturer la lucidité de la masse des sympathisants et adhérents des partis de gouvernements. En France, l’impact du Parti communiste, grâce à la CGT surtout, du trotskisme, grâce à FO et des mouvements de jeunes, celui des syndicats Sud, des altermondialistes et des grèves etc. sur le Parti socialiste, ne peut être gommé quand sonne le temps du programme électoral ou des congrès…
Le congrès socialiste de Dijon fera en 2003 une ovation à Bernard Thibault de la CGT qui s'opposait à la réforme de la retraite, quand les adhérents socialistes avaient voué aux gémonies quelques années plus tôt la réformiste Nicole Notat de la CFDT pour collaboration avec l’ennemi… préparant de la sorte peut-être le matelas d’un Jospin, mais le lit d’un Sarkozy.
Le PS navigue depuis belle lurette entre son réalisme politique et ses illusions idéologiques, entre social-démocratie et gauchisme : si cette division se retrouve sous la forme d’une aile « gauche » et d’ailes « droitières » plus ou moins organisées, elle n'aboutit ni à scission ni à éclaircissement, puisque la « droite » socialiste concède à la gauche la suprématie sur le terrain idéologique et que la « gauche » se révèle viscéralement attachée à l’exercice du pouvoir, admettant une politique réaliste pour y accéder et s’y maintenir. Ce jeu ne se résout pas cependant dans une division claire entre réalisme politique inscrit dans le concret présent et aspirations idéologiques alibis renvoyées pour leur application à de lointains lendemains : il est constitutif de confusion, tant dans la réalité du présent l’idéologie parvient à vicier le politique… et dans la chaleur du débat de tendances la surenchère peut mener un Fabius ou une Martine Aubry, pourtant largement ouverts à l'option social-démocrate et à l’économie de marché, à adopter des positions politiques d’extrême gauche dans l’espoir de renforcer leur position dans le parti, déportant par là tout le parti plus à gauche que son axe politique réel.

4- Le parti socialiste croit pouvoir se prendre encore au mot de son nom, pouvoir affirmer que puisque « socialiste », il est anti-capitaliste, tout en faisant l’économie de la preuve nouvelle qui s’impose désormais sur les décombres des preuves anciennes. Mais la confusion qui longtemps fut un atout électoral, amalgamant des différences pourtant antagoniques, constituant un confort tant pour les militants, les sympathisants, que pour les électeurs, dont l’art même était devenu celui d’être dirigeant au PS jusqu’à faire de celui-ci un parti de l’amalgame, cette confusion donc en ne renouvelant même pas son habit, finit par porter atteinte à la crédibilité du parti en lassant –pour le moins– une frange suffisamment consistante pour ramener un électorat de 53% à 47%, frange qui pourrait s’élargir avec le temps.
Si le Parti socialiste manque de crédibilité désormais (de façon limitée encore, répétons-le, malgré le trop facile catastrophisme) pour sa confusion, pour son propos politique handicapé par une idéologie qui lui est hétérogène, l’extrême gauche française manque de crédibilité de façon massive pour la cohérence même de son discours, puisque ce n’est pas la cohérence qui engendre la crédibilité, mais ce qu’on y met (cohérence constructive ≠ cohérence momifiante)… – et osons le dire, ce n’est pas la confusion qui sape la crédibilité, au contraire souvent, cela dépend de ce qu’on y met ; la politique est aussi une gestion crédible de la confusion (confusion destructrice -PS actuel-, confusion de subsistance -PS des années 1990- confusion galvanisante -1981-).

5- Si on devait choisir un mot-clef pour pénétrer la « confusion destructrice » qui handicape depuis les années quatre-vingt-dix le PS, (comme pour la clarté destructrice qui atrophie l’extrême gauche), ce serait celui de « marché ». Honni encore majoritairement par la gauche française dans les années cinquante-soixante comme apanage du capitalisme, le "marché" allait décaler la ligne de démarcation Gauche-Droite jusqu’à séparer le PS toujours de Gauche mais acceptant pratiquement un marché avec des pincettes, de la social-démocratie européenne considérée dans le camp libéralo-droitier. Opposé à la "planification" brandie par le PC et plus tard la majeure partie de l’extrême gauche, le "marché" entrait dans le champ de confusion du PS qui se mettait à danser la gigue entre les deux termes. Dans les années soixante-dix cependant le « marché » fut accepté par les économies de type soviétique comme une sorte de supplémentation au « Plan » qui dévoilait trop ses déficiences, alors que dans le PS il montait en grade en tant que mode de rapport économique allant de soi, reléguant le "plan" à l’état de supplémentation (à un ministère du gouvernement Maurois où sera relégué pour un temps un Michel Rocard)… Cet « allant de soi » circonvenant le défi d’une clarté hors de portée tant pour des raisons d’inertie idéologiques que pour des raisons électorales (alliance avec le PC notamment), si ce n'est en étant étayé conceptuellement par la séparation virtuelle du "marché" et du capitalisme : approche au potentiel sans doute riche tant théoriquement que pratiquement, mais qui ne peut s'alimenter par simple affirmation.
Et, un quart de siècle après l’avènement de la gauche au gouvernement en 1981, lors d'un « forum de la rénovation du PS »* (15/12/07), le Secrétaire général du parti ne paraît pas autrement plus clair en déclarant : « Les socialistes ont toujours agi en économie de marché » la forme « la plus efficace » de création de richesses (…) « mais nous ne la confondons pas avec le capitalisme (…) ou le libéralisme ». Et d’ajouter : qu’après ce forum les membres du PS avaient « avancé pour être plus clairs devant les Français et plus lucides ».
Entre-temps le marché était devenu inséparable de la modernité, et la modernité une valeur incontournable –et cette façon indigente d'accepter du marché relève trop désormais de l’exercice incantatoire à fin d’exorciser la non-modernité du parti.
Car entre-temps aussi, le modèle soviétique a périclité et avec lui celui de la planification, et comme cela se produit couramment dans l’Histoire, un mouvement de balancier disqualifiait toute planification, non seulement la planification soviétique ; le bébé étant évacué avec l’eau du bain, c’est le triomphe idéologique affirmé du capitalisme de marché qui s'impose concrètement à l’échelle mondiale. Dès lors, soutenir : le marché oui, le capitalisme non, devient une confusion non crédible. Le défi idéologique, politique et économique est devenu incontournable, et la « clarté » dégagée par le forum de rénovation du PS n’y répond guère –la clarté ossifiée de l’extrême gauche encore moins.
Alors, avaler la pilule du capitalisme après celle du marché et rejoindre la cohorte des partis sociaux-démocrates pour gérer le capitalisme en l’édulcorant d’une charitable couche de "social" ? Ça présenterait quand même l'avantage d’un mieux que rien "fonctionnel", de se situer dans le réel présent et non dans l’avenir non crédible du gauchisme…
En fait, plus que jamais le PS se retrouve écartelé entre ces deux "sentiments" (l'atrophie idéologique actuelle ne permet pas de qualifier autrement les positions dans le PS) : réalisme et générosité ; mais la non crédibilité de leur confusion est devenue aujourd’hui (avec beaucoup de retard) insoutenable… Sauf qu'un socle important du parti (par sentimentalisme historique, ou au contraire par cynisme, ou exprimant la perte de repère de la société globale) renâcle à choisir son camp : on temporise, on perd des élections, on se donne des échéances dont le principal objet est de repousser le temps…

6- Eviter le choix, ou l'écartèlement, entre les positions définitivement nécrosées de l'extrême-gauche et la gestion social-démocrate du capitalisme aurait supposé répondre à ce genre de questions :

-A- Le "marché" s'est révélé être la forme "la plus efficace de création de richesses" : soit. Cela fait-il de tout marché une forme recommandable pour la société et l'individu ? Quelles sont les composantes du "marché" que la Gauche considère comme fondamentales, et quelles en sont les limites souhaitables. Y aurait-il un marché capitaliste et un marché socialiste ? Le premier calé sur le socle de l'Histoire et se saisissant du présent, le second visant à se caler sur le présent pour se saisir de l'avenir ?
-B- La supériorité du marché s'étant confirmée à travers l'Histoire, y a-t-il encore place pour un autre choix ?
Cette confirmation historique ne rend-elle pas, toutefois, le marché dépendant des conditions historiques spécifiques qui l'on confirmé, et conséquemment ce mécanisme économico-social ne serait-il pas remis en cause jusqu'à dans son hégémonie même par une éventuelle mutation de ces conditions historiques ?
-C- Dans quelle mesure le marché peut-il demeurer compatible avec l'intervention des pouvoirs publics ?... Une réglementation considérable et variée appliquée par une administration rigoureuse veille de nos jours en Occident à la vérité et à la transparence des prix, à la réalité de la qualité imposée ou annoncée, aux respects des règles de la concurrence, à la limitation des risques bancaires et commerciaux etc., contraignant le marché, en principe pour le protéger contre lui-même, mais aussi contre les outrances qui pourraient conduire à sa remise en question par les hommes (de la protection du travail… jusqu'à l'interdiction de fumer)… Contrôle qui ne cesse de s'élargir, la société imposant aux agents du marché de nouveaux "champs de limites" (écologiques, sanitaires…)… jusqu'où ?
-D- Dans quelle mesure cette intervention pourrait-elle déboucher sur des formes de propriété collective, décriées aujourd'hui, de moyens de production ou de distribution ?... Des secteurs de services aussi importants que l'enseignement, la santé, la retraite, l'armée, la justice, la fiscalité, la propreté urbaine, le logement social et d'autres, relèvent de l'administration des collectivités nationales ou locales : tous seraient pourtant privatisables, en théorie, et le sont d'ailleurs en partie ou l'ont été par le passé. D'autres encore, tels l'industrie pharmaceutique, l'aéronautique, l'armement, le nucléaire relèvent d'un marché en fait fondamentalement vicié par le client ou le subventionneur déterminant qu'est l'Etat. D'autres enfin, dont le sort capitalistique demeure débattu, sont la propriété totale ou partielle de l'Etat bien que générateurs de produits marchands et destinés principalement à une clientèle privée : TOTAL, EDF, GDF, Renault, France Télécom, La SNCF, la Poste, Air France… (sans oublier le rôle fondamental du plan et de l'Etat dans l'Europe de l'après-guerre, période dite des trente glorieuses.)
Dans la majorité de ces cas, l'intervention de l'acteur public s'est révélée et se révèle encore globalement positive, et rien n'indique que le passage de certains ou de la plupart de ces activités au secteur privé engendrerait une quelconque amélioration de leur situation d'un simple point de vue gestionnaire. Rien n'indiquerait surtout que le passage au secteur privé, qui est peut-être dans l'intérêt des futurs actionnaires soit dans l'intérêt de la masse des consommateurs. Par exemple : est-il sain économiquement et socialement de laisser la recherche et la production pharmaceutique à un secteur fondé uniquement sur le profit, sachant que des options importantes de santé publique qui en dépendent sont supplantées souvent par d'autres moins nécessaires mais génératrices de plus grand profit ?
-E- Les planifications strictement étatiques du camp socialiste étaient malgré tout parvenues à une certaine efficacité économique et sociale, échouant toutefois par comparaison et dans la confrontation avec l'économie du monde capitaliste. Cependant, l'expérience du XXème siècle dans le monde non occidental révèle l'inanité de l'instauration stricte d'un marché et d'une économie libérale en vue d'assurer le développement d'un pays. L'Amérique Latine, la Turquie, l'Egypte et d'autres expériences de moindre envergure encouragées par le FMI et l'aide occidentale ont abouti à des résultats médiocres ou mauvais (seule l'Europe de l'Est, possédant une expérience industrielle et portée par l'Union européenne tire son épingle du jeu)… Alors que les pays asiatiques développés ou émergents, et la Russie, ont recouru à des mixtions spécifiques d'Etat, de marché et de libéralisme obtenant des résultats probants, démontrant ainsi que la voie du développement économique ne se réduit pas à un simplisme de marché…
Quelle leçon en tirer, au niveau mondial notamment ?
-F- Par définition, le marché est la structure dynamique où se compensent l'offre et la demande de produits marchands. Constituant, de ce fait, le mécanisme de base de l'économie, et l'économie constituant la base de la société, la marchandise s'impose comme principe déterminant de la société… et l'individu humain s'y insère à titre principal en tant que consommateur doté d'un pouvoir d'achat.
Quid donc de la société "républicaine" et "démocratique" ? Le marché ne s'est-il pas établi par son étendue désormais généralisée aussi comme le lieu de la démocratie ? On vote au quotidien, en choisissant ce qu'on achète et consomme ! Quant au bulletin qu'on dépose dans l'urne aux échéances électorales, il sert principalement à opter pour des politiques de revenus, donc de consommation et pour les conditions nécessaires à leur mise en œuvre –pouvoir d'achat, lutte contre le chômage, sécurité, etc. En conséquence, la publicité remplace la propagande et se substitue à l'information en tant qu'exercice "démocratique", la concurrence entre les imposants moyens financiers du faire-connaître partial l'emportant évidemment sur la communication d'un savoir objectif. Dès lors la question s'impose : la sanctification intégrale du marché, au nom de l'efficacité, ne dénature-t-elle pas la démocratie ?
-G- Les pays émergents en manque d'abondance et de consommation s'orientent (malgré le rôle décisif qu'y joue encore souvent l'Etat) vers un marché de plus en plus total et débridé, ce qui peut répondre pour un temps à l'aspiration individuelle de l'écrasante majorité de leur population. Que la croissance économique y fasse figure d'objectif suprême et que le but du pauvre y soit de profiter de l'efficacité du marché en obtenant une répartition plus juste de ses bienfaits est naturel (dans les divers sens de ce terme)… Mais est-il "naturel" que dans les pays développés la croissance marchande demeure l'objectif majeur des individus aux dépens d'autres intérêts non marchands ? Au delà d'une certaine richesse matérielle, la croissance à tout-va ne se réduit-elle pas à une dynamique historique nourrissant l'intérêt de la société capitaliste sans forcément satisfaire l'intérêt de la majorité des individus qui la composent ? Au delà d'une certaine abondance, la croissance ne saurait-elle pas être envisagée comme choix plutôt que comme obligation, être dominée plutôt que dominer, devenir plus qualitative et moins quantitative, générer plus de produits profitables par eux-mêmes plutôt que pour le profit financier qu'ils peuvent dégager ? Et, dans cette optique, resterait-on fondé à admettre une domination aussi totalitaire du marché avec son matraquage publicitaire sans borne et l'incessante sécrétion de nouveaux objets de consommation correspondant à des besoins souvent spécieux ? (le plus spécieux étant bien entendu celui d'en changer de plus en plus vite.)
-H- Ne "subjugue"-t-on pas l'homme, en marchandisant ce qui n'a pas à l'être, en déployant sans fin une société de consommation qui a éclusé son temps pour ce qui est de pourvoir aux exigences "naturelles" de l'individu ? N'est-on pas devant un forçage (sans bénéfice suffisamment compensateur) de la nature humaine inverse de celui de l'utopie soviétique, mais aussi artificiel ? Que ce forçage se révèle plus "efficace" matériellement, plus acceptable psychologiquement que l'autre, suffit-il à le justifier ? Pourrait-on cependant rétorquer que le terme "justifier" est en l'occurrence dépourvu de sens ? Que l'homme étant un être historique, ses désirs sont historiques et n'ont que faire d'être justifiés au nom d'une "nature" qui serait supra-historique ? Vainement : l'état de nature évoluant sur une échelle de temps autrement plus longue que l'état de société, le réalisme impose nécessairement d'y ancrer les jugements de fond que nous portons sur toute société : d'avoir ignoré cette "nature" de l'homme fut la principale déficience du trop historiciste projet communiste.
Par ailleurs, pour inséparable qu'il fût de l'Histoire des civilisations, le marché peut-il être considéré comme un cadre "technique" neutre implanté dans les différentes sociétés historiques, ou est-on en droit de reconnaître maints cas de marché (définis par l'extension, mais aussi par le fonctionnement et la fonction sociale générale) ? Et donc s'imposerait la question : Quel marché aujourd'hui ? Et pour le proche lendemain ?

7- S'épargner cette question, se cantonner dans la reconnaissance du "marché" en général, revient à reconnaître de fait ce marché capitaliste-là, effectif, celui de notre époque : d'où la non-crédibilité de la proclamation "le marché, oui, le capitalisme, non" –cette reconnaissance imprécise se prévalant du réalisme, comment s'en départirait-elle en méconnaissant son indissociable composante capitaliste ?
Le triomphe du système économique occidental avec son tandem marché-capitalisme sur son concurrent soviétique peut s'expliquer particulièrement par :
1 – La nature humaine est foncièrement individuelle –avant d'être collective–, la propriété privée économique est donc plus motivante que la propriété sociale.
2 – Le mécanisme du marché, à travers l'infinité de transactions qui le constituent, aboutit à une résultante plus équilibrée globalement et plus satisfaisante individuellement que la planification dirigiste, celle-ci disposant en fait d'une moindre visibilité pour capter les besoins effectifs des individus que la main invisible du marché.
3 – La concurrence comme principe de fonctionnement du marché est un système hyper dynamique, actionné par un mécanisme de lutte : lutte zélée, souple, inventive, adaptative, sélective, intraitable, perpétuelle ; une aliénation qui transforme l'agent économique en un gladiateur incomparablement plus combatif que l'agent d'une économie dirigiste collectivisée.
Mais ce dynamisme est historique. Si fondé sur la nature humaine qu'il soit, il subit l'évolution même qu'il participe à générer, évolution qui s'emballe dans une accélération rendant les transformations mieux perceptibles et à cadence bouleversante. La victoire sur l'économie soviétique déficiente est décisive, mais la disparition de ce concurrent rend flagrantes les propres carences de l'économie capitaliste, y compris dans ses trois données fondamentales énumérées plus haut. Le traitement empirique avait réussi jusque-là à colmater les trous, le navire a plusieurs fois tangué mais il est resté bien à flot –l'adhésion au système politique démocratique étant pour beaucoup dans l'acceptation par la masse des tares sociales du système économique libéral, face à l'épouvantail dictatorial soviétique.
C'est justement le dynamisme du système qui constitue son principal danger pour lui-même. Chacune de ses assises évolue en sapant ses propres bases :
1 – La nature humaine "foncièrement individuelle" (en fait, depuis la cassure des liens claniques et familiaux qui établissaient le "privé" à une échelle de groupe plutôt que d'individus) est aujourd'hui poussée à des niveaux d'individualisme générateurs de problèmes existentiels de diverses natures non plus seulement aux individus mais aux sociétés développées globales elles-mêmes : problèmes que la société capitaliste est amenée à neutraliser en admettant des mutations antinomiques avec l'ordre initial de son système (accordant une place de plus en plus importante à l'Etat social et sécuritaire, par exemple). Mais où va une société poussée par un individualisme s'exacerbant vers une protection sociale étatique à la mesure de cette exacerbation ?
2 – L'économie planifiée se prévalait d'éviter les aléas destructeurs d'un marché aveugle opérant par correction d'erreurs individuelles, laissant en continu sur le carreau les produits de ses redondances, de ses surproductions, de ses (inévitables) nombreux échecs quantitatifs et qualitatifs ; un gaspillage que la planification, instrument prospectif généralisé, était censé dépasser. La critique était vraie en théorie, fausse en pratique : la main invisible mais libre de corriger les échecs, fonctionnant selon un mécanisme darwinien, s'est révélée plus efficace qu'une volonté unificatrice sans réels moyens de visibilité anticipée sur le terrain mouvant des besoins individuels (méconnaissance aggravée par le manque bureaucratique de motivation des agents producteurs)… Mais qu'en est-il de l'impact du développement de l'informatique, de l'Internet, de la mise en communication en temps quasi réel des individus, du potentiel prospectif ouvert par les sondages et par l'interactivité médiatiques ? Cette révolution des moyens n'ouvre-t-elle pas à bien des niveaux de nouvelles voies pour une planification souple, moins coûteuse que le marché, en captant les besoins individuels à un stade encore virtuel plutôt que de se limiter à cette "correction sur le tas" qu'accomplit la confrontation de l'offre et de la demande réelles ? Les grandes entreprises n'opèrent-elles pas désormais en mobilisant la totalité de ces moyens de connaissance préalables, et celles plus petites en se laissant guider par l'information du Web ? N'y a-t-il pas là un début d'ébranlement de la théorie de la main invisible du marché et son caractère inaltérable ?
3 – La concurrence s'autodétruit par les évolutions monopolistiques au plan national dans le but de gagner en efficience concurrentielle au niveau international : un développement qui n'est plus contrecarré aujourd'hui par des Etats à la recherche de champions économiques nationaux dans la course qu'impose la mondialisation… Et le "stress" économique que cette lutte à la taille impose conduit à des catastrophes économiques et financières qui ne sont corrigibles que par plus d'intervention et de contrôle étatique ! Jusqu'à en arriver aux graves aberrations au niveau des mouvements financiers et boursiers qui détachent la sphère des finances de l'économie réelle, et engendrent les monstres au comportement financier rationnel mais économiquement inconséquent que sont les fonds de pension et de réserves.

8- Cependant un tel questionnement se trouve clairement handicapé par son manque de portée concrète dans le présent et l'avenir proche. La mondialisation et la construction européenne se réalisent dans le cadre de l'économie de marché, mais aussi de l'adoubement général du libéralisme économique. Les pays à fort secteur d'Etat comme la Chine, l'Inde (même le Vietnam), s'insèrent dans ce mouvement en s'orientant sur le plan économique dans un sens continûment plus libéral. La façon, sidérante, dont s'est effondrée l'Union soviétique et la voie suivie par la suite en Russie a accentué idéologiquement et politiquement cette évolution. Il en résulte que toute vision critique du système économique libéral se retrouve aujourd'hui confrontée à un carcan international qui lui interdit toute issue opérationnelle à l'échelle d'un pays, la décrédibilisant pour irréalité et irréalisme. L'exacerbation de la concurrence industrielle à l'échelon mondial suite à l'émergence productive des pays asiatiques est telle qu'elle dépossède un pays fût-il de l'importance de la France de toute maîtrise de ses cadences s'il était amené à choisir une politique promouvant le développement humain plutôt que le développement productif à tout crin. De fait, un pays développé est porté à consentir à la fois plus d'Etat pour subvenir aux ratés du système libéral et moins d'Etat pour porter sa structure économique à une insertion internationale. La privatisation de France Télécom, EDF, GDF, La Poste, et même Renault, ne répond qu'à cette nécessité, leur gestion dans le cadre étatique n'ayant en rien démérité par son insertion étatique : nécessité de pouvoir se porter vendeur ou acheteur de parts d'entreprises sur un marché mondial rechignant devant les entreprises d'Etat. La France n'est sûrement pas maîtresse de prendre une initiative telle l'instauration des 35 heures de travail de base hebdomadaire, les réformes sociales n'étant réalisables que dans la limite où elles n'affaiblissent pas le pays dans sa concurrence productive internationale –l'ignorer est l'exemple même du prisonnier (socialiste) méconnaissant ses chaînes (le marché international).

9- Et pourtant, un tel questionnement est d'avenir dès que l'on se positionne à plus long terme. Comme d'autres suprématies à travers l'Histoire, la domination actuelle du marché intégré au système libéral s'appuie –pour une part à déterminer– sur la persistance vivacité de la suprématie idéologique alors que son fondement concret est déjà corrompu… Mais moyennant pauses et retards, une société, fût-elle mondialisée, finit par s'adapter globalement à son réel ; son évolution dans des domaines particuliers (social, culturel, énergétique, informatique…) ne peut qu'étendre ses effets sur les autres domaines, bousculant le conservatisme idéologique machinalement ou en conscience (par la lutte idéologique et politique) jusqu'à faire poindre des perspectives concrètes de changement global…
Le présupposé idéologique (au passé l'homme serviteur de Dieu, puis l'homme serviteur de la société, aujourd'hui l'homme individu-consommateur économique) est à mesurer à l'aune de son assise objective, non idéologique : entreprendre une telle mesure est la fonction critique d'un parti politique non strictement conservateur. Le questionnement développé ci-dessus souligne que la critique du marché-roi libéral ne serait pas une analyse de visionnaires, mais qu'elle est déjà concrète, la réalité affichant partout (en même temps que l'individualisme et la privatisation) l'intervention nécessaire et grandissante de la collectivité –jusqu'à trop plein dans certains domaines, telle la sécurité.
Si totale que soit la suprématie de l'économie libérale aujourd'hui, l'accélération historique que connaît notre époque rapproche l'ordre idéologique de l'ordre politique. Critiquer radicalement l'économie libérale par un questionnement nouveau ne relève pas d'une divination visant à un inatteignable avenir, mais cela demande toutefois plus d'efforts que de continuer à se repaître de la critique du capitalisme du XIXème siècle à la façon des groupes gauchistes qui choisissent l'avenir en ignorant le présent. Une telle critique devrait être apte à se greffer concrètement sur l'actuelle domination libérale par le biais d'une politique réformiste si modeste fût-elle, reconnaissant humblement la nécessité de gérer au mieux social le capitalisme où nous baignons plutôt que de le snober, de sorte à ne pas sacrifier les générations présentes au nom de celles futures.
Jusqu'à quel point un parti "socialiste" peut-il être à la hauteur du réel mutant d'aujourd'hui, pratiquer le grand écart mais de façon crédible, en étant le plus réaliste pour le présent tout en restant ambitieux pour l'avenir, convaincant militants et électorat de la patience d'accepter le peu sans renoncer au but ? Quel genre de "confusion constructive" y atteindrait ? Et serait-elle réalisable sans une décantation qui amènerait les "puristes de l'avenir" actuellement dans le parti à rejoindre leurs semblables gauchistes ? Ou faudra-t-il passer par une scission portant les "socialistes du présent" vers un parti s'accommodant de la simple gestion d'un capitalisme édulcoré socialement, et des "socialistes de l'avenir" dans un ou plusieurs clubs de débats et d'idées à l'optique simplement prosélyte, dans l'espoir de devenir majoritaires un jour par la seule propagation de la pensée ? Ou… ou…
En tout état de cause, "confusion constructive" ou scission répondraient de façon plus probante aux intérêts de ceux que le PS prétend représenter, que ne le ferait la perpétuation de la "confusion destructive" actuelle.

10- L'articulation d'une audacieuse vision de la société future socialiste sur le présent capitaliste aurait été sans doute plus simple si le capitalisme était resté le "capitalisme". Il aurait suffit d'une politique socio-syndicale dynamique pour asseoir la distinction droite-gauche et armer les troupes socialistes de patience jusqu'à mûrissement d'une situation internationale et européenne permettant d'opérer des transformations plus radicales.
Mais par dynamisme de survie le capitalisme a su muer en incorporant de réelles et nombreuses réformes –de telle sorte que le programme concret de Karl Marx décliné en conclusion du Manifeste du Parti communiste y aura été en définitive totalement intégré et bien au-delà. L'importance des mues dont la société capitaliste libérale, forte de sa croissance économique, pouvait être capable avait été sous-estimée par le marxisme. La croissance économique permit au système de consentir une redistribution tangible de la richesse concurremment aux inégalités toujours flagrantes, contredisant la théorie de la paupérisation. Que ce soit pour maîtriser les démons de son propre mécanisme ou sous l'effet conjugué du système politique démocratique, du défi soviétique et de l'action des partis de gauche et des syndicats, la société capitaliste occidentale a bien été poussée à préférer la voie des concessions sociales à celle d'une répression inefficace et dangereuse des couches défavorisées. La part de la sphère collective globale dans les dépenses d'un pays européen avancé est aujourd'hui proche de la moitié du revenu national, cas de figure jamais envisagé par Marx (non plus que la batterie de lois de défense du consommateur, du travail etc.) Qui plus est la Droite française (avec le gaullisme et la nouvelle société de Chaban-Delmas) poussait la prétention sociale, y compris au niveau idéologique, de façon à enfoncer les terres traditionnelles de la Gauche. Mêmes les présidences plus orientées à droite (Pompidou, Giscard, Sarkozy) s'insèrent obligatoirement dans le cadre de ce système capitalisto-étatique. Le capitalisme a tellement évolué socialement en un siècle, alors même que l'acceptation du système libéral est devenue on ne peut plus prégnante ces vingt dernières années, que la société se contracte globalement vers le centre idéologique, estompant grandement les distinctions politiques. Au Royaume-Uni des hommes de droite se sont très bien accommodés d'un Tony Blair et en France des hommes de gauche parviennent à frayer avec Nicolas Sarkozy : le pas vers l'autre camp apparaît désormais petit vu de près, de l'œil du réel immédiat (que ferait-on pratiquement aujourd'hui à la place de Nicolas Sarkozy ? s'interrogerait dubitatif un homme politique de gauche "concret"). Ce n'est que dans une perspective prospective que la distance regrossit de la critique du capitalisme et d'aspirations plus ouvertes…

11- Le sort de la Gauche française est aujourd'hui en premier lieu celui du PS. Avec l'extrême-gauche celui-ci constitue cependant une paire de frères siamois qui lui fait handicap. Depuis longtemps cette diversité-là n'est plus une richesse. L'extrême-gauche et ses prolongements à l'intérieur du PS en répugnant à s'impliquer dans le présent capitaliste au nom des lendemains esquissés par des analyses surannées entravent la rénovation théorique et pratique du parti. La question est néanmoins vitale au point qu'une chirurgie de libération des frères siamois s'impose. Elle paraît difficile toutefois : il semble bien qu'un chirurgien socialiste n'en soit pas aujourd'hui à la hauteur tant les imbrications des parties sont diversifiées et ramifiées. On en arrive à l'actuelle situation ou le frère réaliste est forcé pour assurer le minimum basal du monstrueux corps commun de s'aligner sur des positions non crédibles, alors que le frère idéaliste ne parvient pas à rénover sa pensée obsolète, prisonnier qu'il est du réalisme de l'autre.
En tranchant des questions telles que la réforme de la retraite générale, la fin des régimes spéciaux de retraite, la réforme de l'université (l'autonomie, dose inévitable de sélectivité), le démantèlement des irréalistes 35 heures, le service minimum lors des grèves ; en forçant sur la responsabilisation individuelle, le besoin de sécurité et la valeur travail… positions nécessaires toutes que le gauchisme empêchait le PS de traiter, Nicolas Sarkozy démine le terrain pour la Gauche réaliste, qui pourra enfin se retrouver à prôner des réformes et défendre des causes dont la caractéristique "de gauche" ne s'oppose pas à la crédibilité, et que la droite aujourd'hui ne peut pas lui souffler sous peine de perdre son essence droitière. En aspirant des hommes de gauche dans son gouvernement, sur lesquels l'accusation de traîtrise ne semble pas accrocher, Nicolas Sarkozy force la Gauche à revoir ce qui la sépare "ici et maintenant" de la droite, à reconsidérer donc la justification même de son existence actuelle.
Le fait que la droite, forte aujourd'hui du triomphe de son système, tend à se rétracter à travers le monde sur des positions droitières, et à remettre en question des acquis sociaux au-delà même de ce qu'imposerait la concurrence internationale, limite le rétrécissement du champ de la Gauche. Que la droite se trouve elle aussi écartelée entre le plus d'Etat nécessaire à la maintenance du système et la privatisation à outrance que prône le libéralisme économique, n'est pas sans la mettre dans certains pays dans la position où la Gauche se retrouve aujourd'hui en France. La contraction de la société dans les pays capitalistes développés vers le centre a affaibli mais non annihilé l'effectivité de deux camps, fussent-il moins antagoniques que par le passé. Sans doute l'objectivité oblige-t-elle à constater que la Droite est encore capable de s'adapter à des défis nouveaux –retirant par exemple à la Gauche le monopole de l'écologie– mais les outrances du système triomphant sont patentes et leurs conséquences menaçantes pour lui à échéance : la Gauche a encore ce qu'il faut de pain sur la planche…
La concurrence mondialisée menace le bien-être stable des pays développés ; le système financier international est d'une frénésie systémique a-économique ; la privatisation tous azimuts oblige à des contrôles et des interventions de l'Etat sous peine de grippage du système comme en avait connu le système soviétique ; l'insécurité créée (en rapport avec l'internationalisation) amène à un conditionnement sécuritaire qui défie les règles essentielles de la société "libre et démocratique" ; les questions de qualité et de diversité culturelles sont devenues un défi dans toute société développée ; les transformations audio-visuelles sont telles que le danger de les laisser gérer principalement par des intérêts privés sous la main invisible de la concurrence est manifeste pour la liberté individuelle, la culture et l'éducation ; les criantes inégalités de revenu sont encore plus choquantes sous le feu de la médiatisation excessive ; maints problèmes d'importance n'ont connu que des solutions bâtardes (l'habitat, l'émigration, le travail) etc. Les problèmes sont là, mais que faire devant cette contradiction insoluble à court terme : les centres de décisions politiques sont positionnés dans le "petit espace" des Etats, alors que le mouvement dominant se meut dans le "grand espace" du monde ? Que faire sinon constater l'impuissance de tout gouvernement, dont les décisions s'effilochent face à des questions qui le dépassent et le submergent ? Que faire sinon gérer au mieux social cette situation sur le court terme et œuvrer pour que cette contradiction disparaisse sur le long terme, que les hommes puissent user de la richesse pour décider qu'en faire plutôt que ce ne soit la richesse qui décide que faire des hommes… Et pour ce, l'interrogation tiraille, lancinante : comment va prendre fin le monstre siamois pour que la Gauche puisse aborder ces questions ? La Gauche réaliste ne sera-t-elle qu'une entité du genre Parti démocrate américain ou travailliste britannique, à gérer au mieux social le capitalisme, ou bien porterait-elle dans son réalisme un projet à plus long terme (fût-il empreint de l'inévitable confusion) intégrant dans quelle limite théorique comme empirique la concurrence internationale autorise d'avancer dans le sens d'humaniser la production au lieu de "productiver" à outrance l'humain ?... A court terme, ça revient tout bêtement à : Quel bon usage le PS pourra-t-il faire du "Sarkozy" ?

John_G 14/10/2007 12:38

Alors reprenons tes arguments cher Sharky ;

1. Les anciens satellites de l'URSS seront heureux d'apprendre que l'économie planifiée et l'économie de marché, c'est la même chose.
Je suis désolé de ces rappels très basiques mais le marché c'est faire confiance à la rencontre de l'offre et de la demande qui crée un point d'équilibre tandis que la planification consiste à considérer que c'est à l'offre centralisée de tout déterminer. Les objectifs sont déterminés par avance par le pouvoir et les forces du marché n'ont ensuite aucune influence. Donc définitivement, rien à avoir avec le marché comme tu l'entends. Ton néologisme "marché d'Etat" est assez drôle ceci dit.

2. Ta question ensuite dont tu sembles satisfait "Comment changer un marché capitaliste mondial"... Parfois, je me demande pourquoi j'essaie encore d'argumenter puisque tout est déjà écrit. Le deuxième paragraphe de leur article est intitulé "Pour une approche pragmatique du marché"... Qui appelle donc à se retirer de ce mode de fonctionnement ? Qui a dit que nous étions contre l'économie de marché ?

Il s'agit effectivement du meilleur système d'allocation des ressources, en tout cas connu à ce jour (comme ça, tu pourras croire que je rêve encore à la révolution, ça te confortera dans tes petits délires persos).

En revanche, dire que 99,9% ont choisi l'économe de marché "capitaliste", c'est assez drôle. Le pays qui connait actuellement la plus forte croissance au monde, à savoir la Chine, est un contre-exemple flagrant de ce que tu avances. Ils se sont convertis au marché (après les plans précisément...) mais on peut dire que leur vision du capitalisme (IDE très restreints, contrôle étatique sur de très nombreuses filières...) est loin d'être la tienne, sans doute. Cet ersatz de capitalisme-dirigime démontre au contraire à quel point la prétendue victoire capitaliste n'est pas achevée.

Mais on pourrait aussi évoquer de l'autre côté les Etats-Unis qui viennent encore de verser 800 millions $ à Boeing de manière détournée après les déboires de leur 787. Ou encore du Canada qui pratique la préférence nationale (clause dérogatoire de l'OMC) sur la quasi-totalité des marchés publics. A part toi, aucun de ces pays ne fantasme le capitalisme comme l'aboutissement.

3. Sandra et Bastien tentent de montrer, ce qu'un grand nombre d'économistes, même libéraux, reconnaissent, à savoir que c'est le marché qui favorise l'innovation, la concurrence tandis que le capitalisme tend à les réduire, à générer des situations oligo- ou mono-polistiques.

Et ce n'est certainement pas le capitalisme en tant que tel, par la concentration des richesses qu'il engendre, qui crée de l'émancipation individuelle. C'est précisément le rôle de l'Etat de faire en sorte que la liberté de chacun d'entrer et de sortir sur le marché soit assurée. Parce que le capitalisme laissé à lui seul conduit (Shermann Act aux E-U...) à l'inverse, au blocage de la société.

4. Quant à cette argument : "La liberté de penser, de faire, de dire n'a pas de prix"... alors là je tombe de ma chaise ou presque. Le capitalisme n'est pas le libéralisme (politique). Et de la même façon, il est évident que la conversion de la Chine à une certaine forme de capitalisme dirigée a conduit le pays à une formidable liberté de penser et de dire, sans aucun doute.

5. Sur la rente. Oui, il me semble que dans les industries de réseau où les investissements sont trop importants pour que plusieurs acteurs subsistent (énergie par exemple), je pense qu'il est nécessaire que la rente soit publique pour qu'elle permette l'innovation, l'investissement productif et non la rémunération des actionnaires. Ca n'a rien de doctrinal, ça me parait économiquement fondé.

Sharky 14/10/2007 10:16

Je vois que John fait des émules, hein Thomas Luquet!
Etre condescendant (je passe les petites piques insultantes gratuites) ne fait pas preuve de la Grandeur détentrice de la Vérité ou tu t'auto positionnes.

"Comment peut tu comparer une reflexion politique avec des fait historique"
Tout simplement, l'action politique fait l'histoire, et l'histoire génère la reflexion politique. Encore un qui sort du pays des Bisounours ou tout est vierge. La merveilleuse découverte de John n'est ni plus ni moins qu'une "économie de marché d'Etat" sauce URSS (ou Corée du Nord John!), un peu plus de liberté de marché en plus, mais ou s'arrête-t'elle? Qui la décide?

"Dans tes fantasmes de droitier, tu veux toujours faire de nous des espèces de gauchistes rêveurs versant une petite larme à chaque anniversaire de la mort du Che."
Je n'en ai pas besoin John, tes élucubrations se suffisent à elle même.

A part te contenter de faire de moi le dernier des benêts réac, pourrais tu m'éclairer sur : "Comment changer un marché capitaliste mondial accepté et choisi par 99,9% des pays et qui clairement régule la planète avec ses côtés aussi bien positifs que négatifs, nul système n'étant parfait?" avec ta merveilleuse théorie.

Tiens, je vais encore vous faire hurler. Le capitalisme, non content d'être le plus grand moteur de l'économie à l'unanimité (quasi) mondiale est le meilleur est le moyen le plus rapide moyen pour un pays ou individu de sortir de son état de pauvreté. Certes il s'agit d'une démarche individuelle que vous abhorez, mais c'est mieux que rien et le socialisme n'a jamais fait mieux individuellement ou collectivement. Le capitalisme a ceci de bien (il a d'autres cotés pervers) qu'il offre une chance à tous. La liberté de penser, de faire, de dire n'a pas de prix

Demandez pour voir à cette myriade de pays et à leurs habitants ayant opté pour une économie de marché capitaliste ces 10-15 dernières années s'il veulent revenir en arrière, exceptés les quelques "apparatchiks" que vous vous imaginez sans doute être dans votre fantasme? Je ne pense pas que vous en retrouverez beaucoup.

PS : Oui John la Gauche c'est beaucoup mieux que la Droite, mais il ne faut pas le dire, ces abrutis de français, d'Européens et le Monde ne le savent pas. Shut!

PSbis : pour la bonne bouche :"et préférons, grosse nuance avec la droite doctrinale, toujours la rente publique à la rente privée." C'est pas doctrinal ça!

John_G 13/10/2007 17:18

Je n'avais même pas vu cette saillie toujours aussi "remarquâble" comme dirait son bling-bling Président.

Merci Thomas de lui avoir répondu. En outre, je suis sidéré que Sharky (qui a du faire du tourisme en Corée du Nord) prétende que le marché y existe !

Il me semble que le communisme, autrement dit le marxisme-léninisme s'est construit sur le rejet du marché et la mise en avant de la planification.

Dans tes fantasmes de droitier, tu veux toujours faire de nous des espèces de gauchistes rêveurs versant une petite larme à chaque anniversaire de la mort du Che.

Il se trouve que je te le dis depuis longtemps mais la gauche est bien meilleure gestionnaire que la droite et que moi comme d'autres le revendiquons.

Et que cet article porte précisément sur le fait que la gauche est précisément la mieux armée, avec ses grilles de lecture, pour faire jouer au marché son rôle plein et entier d'allocation des ressources, en corrigeant les dérives inévitables du capitalisme (concentration, création d'oligopoles) et préférons, grosse nuance avec la droite doctrinale, toujours la rente publique à la rente privée.

thomas luquet 13/10/2007 15:25

@sharky :

Ta betise n'a pas d'egale,
1 - Comment peut tu comparer une reflexion politique avec des fait historique : Cette article ne propose pas solution miracle ou de systeme politiaue immuable mais invite a la reflexion en deffinissant certain termes, en les eclairant par la pense socialiste.

2 le capitalisme peut il exister sans marche ? On est d accord la reponse est non

3 le marche peut il exister sans capitalisme ?
Oui mais ca ne peut justement pas etre du communiste : Le communisme est l'aneantissement du marche.

On peut tres bien immaginer un marche ou l'on interdirait qu'un marche appartienne a plus moins de 10 entreprise. (je pense au telecome)

Comprend que cette article sert base de reflexion

Enfin, comme tout les 'reactionaires' tu comdanne sans rien proposer, sans meme donner a reflechir...

Ca doit etre l'esprit du 'shark', chere sharky => On est les plus fort -> on attaque ...