"Plus que des lois, il faut des exemples" (Voltaire)

Publié le par Section socialiste de Sciences-Po

Compte tenu du long week-end de la Tousssaint, la semaine politique a été moins longue qu’à l’accoutumée. Malheureusement, cela n’a pas permis au pouvoir en place de limiter les bévues, voire les fautes graves. L'amateurisme, l'à peu près, semblent être les marques constantes du gouvernement actuellement en place. Toutes ses actions sont marquées de ce sceau : l'incapacité à négocier de Rachida Dati compensée par un autoritarisme et un clientélisme sans bornes, l'absence de maîtrise de ses dossiers par Christine Boutin la conduisant à rejeter l’ « agitation médiatique » des associations du droit au logement tout en ne s’agitant pas beaucoup pour faire avancer les choses, si ce n’est en… médiatisant le déplacement bidon de son Ministère à Lyon…  Ajoutons à cela que Nicolas Sarkozy s'est joint à ce joyeux concert de n'importe-quoi cette semaine en déclarant devant des cheminots médusés la chose suivante :

 

 


Précisons que le problème des décotes est le principal point de friction dans les négociations menées depuis près d'un mois et que le Ministre du Travail Xavier Bertrand clame qu'il ne veut pas les remettre en cause...

Mais à cette incompétence généralisée s'est ajoutée cette semaine une autre forme de caractéristique du pouvoir actuel : la décomplexion totale, jusqu'au mauvais goût, de ce que certains éditorialistes ont qualifié de droite "bling-bling".


1. Tout devient possible, même gagner plus... mais pas ensemble !

Il ne s'agit pas de verser dans le poujadisme. Depuis plus de 10 ans, le député de l'Aisne René Dosière (PS) mène un combat sans relâche pour que le budget de la présidence de la République soit clarifié. Pour l'instant, les choses sont tout sauf claires dans la mesure où la prise en charge du personnel de l'Elysée est très largement effectuée par les Ministères d'attache des collaborateurs du Président. La volonté de clarifier la situation doit être saluée, ainsi que celle de faire contrôler le budget de la Présidence de la République par la Cour des Comptes, comme cela se fait dans la plupart des pays de l’OCDE auxquels la France aime tant se comparer. On peut aussi comprendre que la rémunération ancienne du président de la République n’était pas assez Palais-Elys--e.JPGélevée au regard de celles du Premier ministre (quasi emploi fictif désormais) ou d’un secrétaire d’Etat.


Mais tout d’abord, on observe que cette hausse de la rémunération présidentielle se fait vers le haut (19 000 Euros bruts mensuels), c’est-à-dire vers le niveau de la rémunération de la chancelière allemande (21 000 Euros bruts mensuels), très loin du niveau de la rémunération du premier ministre espagnol (7200 Euros bruts mensuels) et plus largement de la moyenne européenne autour de 12 000 Euros.

En outre, au-delà de la rhétorique umpiste insupportable (comparant le chef de l’Etat à un joueur de football ou à un présentateur télé... dixit la toujours sémillante députée Nadine Morano), cela correspond-il à une vraie clarification ? Si la chancelière allemande dispose d’une rémunération aussi élevée, c’est que cette dernière n’est ni logée ni nourrie par l’Etat allemand. Elle prend par ailleurs en charge ses déplacements personnels, comme le général de Gaulle le faisait. La faible rémunération du Président français était largement compensée par les avantages en nature nombreux dont bénéficie le chef de l’Etat (six résidences officielles, avion, voitures…). Nicolas Sarkozy n’a pas du tout clarifié cette situation qui crée un trouble profond et laisse à penser qu’une sorte de monarchie républicaine perdurera, couplée en outre à un rapport décomplexé avec l’argent… du contribuable.  

Le message politique (une augmentation de 140% du salaire présidentiel), au-delà de la question de la légitimité de la mesure, est donc particulièrement problématique : était-ce une urgence nationale, une injustice insupportable au moment où la question du pouvoir d’achat et des inégalités salariales est la priorité essentielle de l’ensemble des Français ? L’exemple donné par Nicolas Sarkozy n’est-il pas étrange au moment où l’on explique que les marges de manœuvre budgétaires, toutes proportions gardées, n’existent pas pour pallier la hausse du coût de la vie ? Au moment où l’on parle de réforme de l’Etat ? Rappelons qu’au cours de la campagne présidentielle, Ségolène Royal avait pris des engagements très clairs en matière de « pratique du pouvoir ». Il s’agissait, précisément, de donner l’exemple.

2. Le contre-exemple par excellence : le sens de l’Etat prend le maquis en Corse

Au-delà de la spécificité du "dossier corse" évoquée par Jean-François Giunti ici, on est abasourdi à plusieurs titres du contre-exemple absolu donné par l’orgaCRS.JPGnisation d’un « Conseil des ministres décentralisé » à Ajaccio cette semaine.

- Un contre-exemple de saine gestion publique : 2600 agents des forces publiques mobilisés, ce qui représente 1 policier pour 35 habitants, plusieurs quartiers d’Ajaccio inaccessibles tout au long de la journée… le coût de cette opération de communication est absolument pharaonique, le gouvernement pourtant décomplexé avec l’argent quand ça l’arrange, n’a même pas donné de chiffres à cet égard ;

- Un contre-exemple environnemental criant : 2 Airbus présidentiels mobilisés pour transporter le Président et 26 Ministres, plus d’une vingtaine de vols en tout afin de permettre le déplacement des collaborateurs… sans parler des cortèges de voitures qui ont généré au minimum 2000 tonnes équivalents CO2 dans l’air, soit la consommation de 2000 Français pendant un an. C’était tellement visible après le pseudo-succès du Grenelle de l’environnement que Jean-Louis Borloo a piteusement tenté de forcer sa secrétaire d’Etat (pas lui tout de même), Nathalie Kosciuszko-Morizet, à faire semblant de prendre le ferry pour se rendre en Corse et faire diversion sur les 25 autres Ministres (raconté par Rue89) ;

- Un contre-exemple en matière de communication : c’est sans doute le clou de l’opération, dans la mesure où il s’agissait précisément d’une opération de pure comm’. Comme dirait la poétesse décomplexée Christine Lagarde : « la proximité [sous-entendu avec les Corses] n’a pas de prix ». Or, en dehors d’une « communication » sur la Corse, maintes fois répétée, le Conseil des ministres (voir l'ordre du jour ici) a porté sur deux projets de lois, l’un relatif à la propriété intellectuelle, l’autre au service aux consommateurs, qui n’ont aucun lien avec le sujet corse. Ajoutons à cela que les Ministres sont restés en général 2 heures sur l’île, le temps du Conseil des ministres ! La presse corse, pourtant peu avare de compliments à l’accoutumée sur le gouvernement en place, a d’ailleurs profondément regretté l’ensemble de cette opération.

3. L’arche de Zoé ou… avant moi, le déluge gouvernemental ?

Cette affaire est bien évidemment éminemment complexe. A priori, le comportement de l’ONG « L’arche de Zoé » et de son émanation « Children Rescue » est condamnable. Mais il convient tout d’abord de respecter plus que jamais la présomption d’innocence, qui a été complètement négligée par le gouvernement.

Ce sont d’ailleurs les volte-faces constantes du gouvernement qui sont inquiétantes. Choisissant d’abord d’accabler l’ensemble des personnes impliquées (y compris les journalistes et équipages présents), Nicolas Sarkozy choisit la voix de la fermeté, négligeant totalement au passage la récupération politique interne (au Tchad) évidente dont l’ « affaire » est l’objet. Puis il décide de se déplacer, lui-même, ce jour, pour ramener les journalistes en mettant de côté les autres détenus.


Mais plus que cela, c’est l’exemple typique de l’irresponsabilité donnée par le pouvoir en place qui alerte les observateurs. Rama Yade répondait que tout allait bien, François Fillon a finalement décidé de diligenter une enquête. Deux questions simples persistent :

Puma-arm--e-air.JPG- comment le Quai d’Orsay et l’Ambassade de France sur place, compte tenu de la forte présence des agents secrets en Afrique, n’a-t-il pu venir l’affaire ? Pourquoi l’information judiciaire a-t-il été lancée si tardivement en France (septembre) alors que les projets étaient anciens ?

- comment l’Armée française a-t-elle pu transporter les personnes de cette association, même s’ils avaient changé de nom, sans s’être renseignée plus en avant sur la probité de cette organisation ?

Encore une fois, le gouvernement doit donner l’exemple en la matière. Reconnaître les fautes permet de crédibiliser l’ensemble du message politique. Rien ne serait plus choquant qu’un Etat qui ne se donne pas les mêmes leçons de transparence qu’à ses citoyens. Une commission d’enquête parlementaire, au-delà de l’enquête administrative, est indispensable. C’est le rôle du Parlement dans une démocratie qui se veut un « exemple ».

Par ces trois exemples, on illustre parfaitement que le pouvoir démocratiquement élu légitimé à édicter des lois ne peut pas s’abstraire dans le même temps de la symbolique donnée par la façon dont le pouvoir s’exerce. Plus que jamais on doit respecter alors ce que Voltaire, dans l’Ingénu écrivait : « Plus on est homme de bien, plus on doit s’y soumettre : on donne l’exemple aux vicieux qui respectent un frein que la vertu s’est donné elle-même ».


Jonathan Gindt

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furgole 24/12/2007 15:35

Pour bien apprécier la citation fournie en exergue, je vous conseille le remarquable ouvrage de Xavier Martin. Fondé sur une érudition impressionnante et une analyse des 17.000 lettres de l'oracle de Ferney, ce livre nous montre le Voltaire que nous cachent les morceaux choisis dont nous gave l'école républicaine : le Voltaire qui fait embastiller ses critiques, le Voltaire censeur, indic, antisémite, raciste, inventeur de machines de guerre dialboliques, et on en passe et des meilleures.

"Voltaire méconnu" , par Xavier Martin, éditions Dominique Martin Morin, 1986

Néel 06/11/2007 13:30

oui oui, bien sur, mais CT un peu une facon de bien faire passer le "bande de cons, je ne m'énerverai pas, mais..."

chacun son style, hein ;-)

Bastien 06/11/2007 13:00

Oui, ça m'a rappelé Mitterrand avec le journaliste belge je crois sur les écoutes...

Mais, au nom de notre ami VGE, je précise que le "au revoir" de Giscard était une mise en scène à la fin d'une allocution et non un départ fracassant d'un plateau d'interview (ç'aurait été drôle pourtant...) ;-)

Néel 05/11/2007 19:58

un autre exemple (mais comme c'est juste amusant, ca n'a pas a faire l'objet de plus de développements a mon sens) : vous avez vu la video de l'interview a CBS?

et pour éclairer cette video, vous vous souvenez de ce moment du debat avant le 2e tour, quand royal est ebtrée dans une "colere saine" (cf scolarisation des enfants handicappés) et que sarko lui a répondu que pour etre président il fallait savoir garder son calme?
c'est par la : http://fr.youtube.com/watch?v=u2nx2cBkEe0

souvenirs, souvenirs...

(ceci dit, là, il n'est pas le seul, cf miterrand et les ecoutes, ou giscard et son "au revoir" ;-)

grutman 05/11/2007 13:45

L'extrait vidéo de notre bien-aimé-hyperprésident est emblématique du bonhomme. J'ai comme l'impression que les grèves reconductibles qui s'annoncent... seront reconduites.