Comment sortir la gauche de l’impasse ? Mauvaise leçon de réalisme à l’autrichienne

Publié le par Section socialiste de Sciences-Po


Le tour du monde du PS Sciences Po continue. Après des articles sur
la Chine, le Tibet, les Etats-Unis, le Canada, l'Egyptele Liban et la Syriela Grande-Bretagnel'Italie et l'Espagne, nous prenons aujourd'hui la direction de l'Autriche. De retour d'un an d'étude à Vienne, Paul Hanry dresse une analyse peu optimiste de la vie politique autrichienne en général, et de la gauche tout particulièrement.


Trop peu connu en Europe, le SPÖ, le parti social-démocrate autrichien se doit d'être mentionné car ses récentes évolutions ont affecté l'image traditionnelle du parti et sont en quelque sorte symptomatiques de la crise de la gauche en Europe. Fondé en 1889 sur le modèle du parti social-démocrate allemand, le parti a contribué à faire de l'Autriche le beau pays qu'elle est aujourd'hui, grâce notamment à des Chanceliers aussi marquants que Bruno Kreisky, dont l'action s'est caractérisée par de grandes avancées sociétales et une politique sociale ambitieuse, ou Frank Vranitzky, notamment très actif pour établir le dialogue avec les pays de l'ancien bloc communiste et mener l'Autriche à l'adhésion à l'Union Européenne. Le parti a cependant connu une évolution récente très controversée en « surfant » sur des positions populistes et eurosceptiques : stratégie innovante ou populisme sans idées? A vous d'en juger.

 

Pour bien comprendre la situation actuelle de la gauche autrichienne, il faut se replacer dans le contexte précédant la dernière législature, en 2006 : l'Autriche sortait alors de six ans de coalition entre la droite et l'extrême-droite. Les élections de 2006 voyaient le SPÖ arriver en tête, devançant de 2 points les conservateurs. Cette courte avance ne permettant pas aux sociaux-démocrates de gouverner seuls, c'est le modèle de la « Grande coalition » entre les deux grands partis autrichiens, SPÖ et ÖVP (chrétien-démocrates) qui allait prévaloir. Il faut savoir que la Grande coalition a toujours été vue par les Autrichiens comme un gage de stabilité et d'efficacité. En effet, depuis la proclamation de la Deuxième République en 1945, l'Autriche n'a connu que trois gouvernements sortant du cadre de la Grande coalition, ce qui représente seulement 13 ans, alors que SPÖ et ÖVP ont gouverné ensemble au total 50 ans depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale ! Autant dire que les attentes étaient grandes après une période où la participation de l'extrême droite au gouvernement avait écorné l'image internationale de l'Autriche et freiné de nombreuses réformes pourtant nécessaires. Comme en Allemagne, cette nouvelle période de coalition entre les deux grands partis devait être propice à la mise en œuvre de diverses réformes structurelles (éducation, retraites, fédéralisme, etc.), peu populaires mais nécessaires.

 

Après environ cent jours d'intenses négociations, l'Autriche avait à sa tête un nouveau Chancelier SPÖ, Alfred Gusenbauer, « Gusi » pour les intimes. Ces âpres négociations ne laissaient pas présager d'un très bon climat entre les deux partis de gouvernement. La personnalité d'Alfred Gusenbauer était de plus relativement critiquée, chez les conservateurs comme chez les siens : il était en effet soupçonné d'avoir abandonné de nombreux portefeuilles de première importance (intérieur, affaires étrangères, finances) à l'ÖVP afin de garantir sa place de Chancelier. On avait cependant bon espoir sur le développement d'une ambiance studieuse permettant d'avancer de concert sur les grands dossiers. Las ! Depuis la formation du gouvernement, l'actualité était quotidiennement émaillée de « scoops » concernant l'ambiance de travail exécrable existant entre les partenaires, la très mauvaise entente entre le Chancelier Gusenbauer (SPÖ) et le Vice-chancelier Molterer (ÖVP). Incapables de trouver une position commune sur les sujets importants, plus enclins à favoriser leur image auprès des électeurs, les jours de cette coalition semblaient très vite comptés. Si cette incapacité des deux grands partis à gouverner de manière sage et raisonnable favorisait inévitablement l'extrême-droite, le parti social-démocrate et la personnalité du Chancelier semblaient plus pâtir de cet état de fait auprès de l'opinion publique que les conservateurs. Le SPÖ était dans une situation catastrophique : impuissant à avancer dans le travail gouvernemental, distancé dans les sondages et ayant à sa tête un Chancelier de plus en plus décrié, il fallait au parti social-démocrate autrichien un grand miracle pour espérer faire un bon résultat lors les prochaines élections anticipées. Ce n'est pas un miracle, mais une véritable déflagration qui a secoué l'Autriche et le parti social-démocrate autrichien.

 

En effet, un double mouvement s'est opéré dans le courant du mois de juin 2008: tout d'abord, Werner Faymann, Ministre des transports, remplaçait « Gusi » au poste de premier secrétaire du SPÖ, ce qui lui octroyait de facto le statut de candidat à la Chancellerie lors de prochaines élections. Peu de temps après, MM. Faymann et Gusenbauer publiaient une tribune qui allait faire grand bruit. Un premier fait marquant est que cette tribune ait été publiée dans le journal Kronenzeitung : il faut savoir que ce journal est en proportion de lecteurs un des journaux les plus lus au monde, puisqu'on estime qu'environ 40% de l'électorat autrichien, soit 3 millions de personnes, le lisent quotidiennement. Ce journal, souvent qualifié de tabloïd, est souvent accusé d'attiser toutes les peurs et les haines des citoyens autrichiens, notamment à l'égard des immigrés et de l'Union Européenne. Il serait probablement réducteur de faire un lien exclusif entre l'influence du journal et l'euroscepticisme avéré des Autrichiens, mais cette influence joue certainement un rôle non négligeable. Mais si le choix des dirigeants sociaux-démocrates de choisir un tel journal pour exprimer leurs opinions avait de quoi surprendre, la teneur du message délivré était encore plus « révolutionnaire » pour le parti autrichien. En effet, le communiqué déclarait que le SPÖ était désormais favorable à la tenue de référendums lorsque les intérêts autrichiens risquaient d'être affectés par des réformes des traités européens. Etant donné la méfiance d'une grande part de la population autrichienne envers l'UE, ce communiqué marquait le début d'une nouvelle ère pour le SPÖ, dont la direction était désormais décidée à épouser le sentiment eurosceptique latent contrairement aux orientations traditionnelles du parti.

 

Les effets de ce revirement ont été fulgurants. Ce repositionnement a mis un terme officiel à la coalition, puisqu'au début du mois de juillet, le chef de file des conservateurs, Wilhelm Molterer, déclarait que la nouvelle orientation sur les questions européennes du SPÖ rendait la coopération entre les deux partis impossible. Ce revirement ne manquait pas de mettre bien des socialistes européens dans l'embarras quelques jours avant la tenue du premier forum des militants du PSE à Vienne. Au contraire, cette stratégie semble s'être avérée payante auprès de l'électorat autrichien : le Kronenzeitung appuyait désormais ouvertement la candidature de Werner Faymann. Les conservateurs et leur candidat ne parvenaient pas à convaincre. Le SPÖ   « surfait » en partie sur des thèmes chers à l'extrême-droite, comme le maintien de la neutralité autrichienne face à l'intégration européenne ou la politique d'immigration. Ajouté à cela un ensemble de propositions très « sexy » mais difficilement réalisables (baisse de la TVA, baisse de l'impôt sur le revenu, augmentation des salaires et des retraites), on ne peut que constater la mue du SPÖ en une sorte de parti populiste au programme « fourre-tout ».  Cette stratégie a eu le mérite de redonner un certain coup de fouet à la campagne des sociaux-démocrates. Le résultat est connu : alors que le parti était donné battu quelques mois avant les élections de septembre, le SPÖ remportait la victoire avec 29,26% des suffrages, devançant de plus de 4 points les conservateurs. La gauche autrichienne peut-elle donc crier victoire ? Certainement pas, car le vrai vainqueur de l'élection est l'extrême-droite autrichienne. Si la querelle des leaders n'avait pas conduit il y a quelques années à une scission du parti FPÖ en deux entités, ce dernier aurait remporté les élections, puisque le FPÖ et le BZÖ de Jörg Haider totalisaient à eux deux près de 30% des voix. De plus, les deux grands partis réalisent un de leurs scores historiquement les plus bas, eux qui totalisaient plus de 40% des suffrages dans les années 70. Pire encore, il semble que l'on soit revenu à la situation de départ, puisque une alliance d'un des deux grands partis avec le FPÖ semblant exclue, un nouveau gouvernement de Grande coalition est appelé à se reformer. Cette perspective n'a rien de réjouissant : si les sociaux-démocrates peuvent légitimement espérer installer leur candidat à la Chancellerie, ils n'auront guère plus d'influence que dans le précédent gouvernement. On peut craindre de surcroit que les nouvelles positions du SPÖ rendent la coopération avec les conservateurs encore plus difficile. La réussite de la Grande coalition est pourtant cruciale : un échec de la coalition rendrait l'extrême-droite plus forte que jamais. Ajouté à cela la mort de Jörg Haider qui risque de faciliter le rapprochement entre les deux formations d'extrême-droite, on est en droit de penser qu'un retour des nationalistes au gouvernement suite aux prochaines élections serait plus qu'envisageable. La victoire des sociaux-démocrates autrichiens a donc tout d'une victoire à la Pyrrhus car les effets néfastes de cette stratégie marketing populiste risquent de se faire sentir sur le long terme. Pour « corriger le tir », on ne peut donc qu'appeler de nos vœux une attitude plus responsable des deux grands partis, qui doivent mettre leurs intérêts électoraux de côté et instaurer une vraie coopération gouvernementale. Adopter une attitude plus constructive aurait ainsi le mérite de répondre mieux aux attentes des Autrichiens et de rendre inopérant le discours de l'extrême-droite, surtout dans une situation où l'Autriche est, pour l'instant, moins touchée par la crise que les partenaires européens, que le taux de chômage reste relativement bas et que le pays profite pleinement de l'intégration des pays d'Europe centrale dans l'Union Européenne.


Paul Hanry

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Les Bisounours en surdité mentale 03/11/2008 02:07

En 1981, nous avons hérité d’une situation gangrenée. Pendant les vingt ans précédents, on avait fait venir les immigrés en masse par besoin de main-d’oeuvre et pour contenir les salaires des travailleurs français. (…) Mais je pense que, s’ils doivent être traités humainement, les clandestins doivent rentrer chez eux.

François Mitterrand, 1988


Pourtant, ce n’est pas dans les besoin de l’industrie française, quelques cas d’espèce exceptés, qu’il faut chercher l’origine de l’immigration massive des Algériens dans la France de l’après-guerre et des Trente Glorieuses. Contrairement à la légende, le patronat français n’est pas allé sur place enrôler la main-d’oeuvre algérienne. Pourquoi, d’ailleurs, se serait-il lancé dans un racolage coûteux, alors que les candidats se pressent aux portes des usines ? (…)

Tout au contraire, les patrons se sont longtemps montrés rétifs à embaucher les Algériens, et ce, des années 20 jusqu’à l’indépendance de la colonie.(…) C’est la publication, dans le Bulletin du CNPF, le 5 juin 1952 d’un long article dans lequel le conseiller technique du CNPF pour les questions nord-africaines s’inquiète de la “discordance entre les arrivées de Nord-Africains en métropole et les emplois offerts” avant de suggérer l’adoption de mesures réglementaires pour freiner “cette véritable ruée”. (…)

Si les préventions patronales finissent par tomber, (…) les Repentants auraient tort d’y voir la consécration tardive de leur thèse. Cette conversion ne s’explique nullement par les attentes des entreprises. Elle renvoie, explicitement, à une logique politique : garder l’Algérie française. (…) Autrement dit, si l’on veut maintenir en Algérie, le calme social et politique, il faut permettre aux Algériens d’obtenir du travail en France.

En décembre 1946, le ministère du Travail prescrit aux Services départementaux de la main-d’oeuvre d’intervenir auprès des employeurs à la recherche de personnel, “pour les engager à embaucher selon leurs besoins des travailleurs nord-africains”. (…) Le 14 février 1947, une circulaire du Ministère du Travail astreint certaines industries à utiliser des Algériens dans des proportions variant entre 20% et 75% de leurs effectifs étrangers.

Daniel Lefeuvre - Pour en finir avec la repentance coloniale

Sharky 02/11/2008 09:58

Pour le coup bien vu Etienne, car j'avoue que je m'en tape un peu de la Gauche autrichienne.

Ce qui m'a juste faire rire est le commentaire de Baptiste : "Très bon....pire que le PS..."

Etienne 01/11/2008 12:14

Il semblerait que la suppression des postes d'enseignant dans l'éducation commence à porter ses fruits: Les gens ne savent plus lire, et même Sharky se contente de commentaires inutiles alors qu'il n'a pas lu l'article...

C'est un excellent article Paul qui montre que la dimension européenne et internationale du socialisme revêt une importance certaine. Elle peut sembler parfois élitiste car le compromis rend les textes moins clairs mais elle permet cette ouverture à l'autre, et donc d'éviter de tomber dans le piège du populisme qui rejette l'étranger.

Sharky 01/11/2008 11:30

Vous pouvez encore faire mieux? Guignol, Guignol...

Baptiste Libot 31/10/2008 15:49

Très bon article. Qui montre que hélas, on peut faire bien pire que le PS à gauche.